Accord sur le climat : un manque d’ambition historique

"By comparison to what it could have been, it’s a miracle. By comparison to what it should have been, it’s a disaster" (G. Monbiot, The Guardian) . Quelques éléments d’analyse*.

Ce qui est vrai : «  Pour la première fois, l’ensemble des pays de la planète sont engagés dans ce processus jusqu’en 2030, avec la volonté de ne pas dépasser les 2°C. », a annoncé François Hollande. L’accord, qui entrera en vigueur en 2020, incite même les États à poursuivre l’action pour limiter l’élévation des températures à 1,5°C [2]. Le texte rappelle la « responsabilité commune mais différenciée des pays ». Il acte que « les pays développés doivent continuer à prendre la tête  » des efforts de réduction d’émissions. Les pays en développement, eux, doivent « continuer à renforcer leurs efforts d’atténuation (...) à la lumière des différents contextes nationaux ».
En outre, le texte affirme sa volonté d’atteindre ces objectifs dans le respect du principe des droits humains, du droit à la santé, du droit au développement, des droits des peuples indigènes, des droits des personnes handicapées et des enfants, , en promouvant « l’empowerment » des femmes ainsi que la solidarité intergénérationnelle, en actant l’importance d’une « transition juste » pour le monde du travail et en tenant compte des capacités respectives des pays…

Pourtant, une analyse plus approfondie des enjeux et du texte font affirmer à une partie de la société civile que l’accord ne contient rien de bon pour les peuples : Rien de contraignant pour les États, des contributions nationales qui mènent en fait à un réchauffement supérieur à 3°C, des avancées surtout pour les multinationales, la recherche de solutions techniques plutôt qu’une remise en question du système… Comme l’a affirmé le journaliste Claude-Marie Vadrot, les apparences sont sauves, mais pas le climat.

Pourquoi cet accord est-il profondément problématique ?

  • Texte largement insuffisant  :
    Selon le groupement intergouvernemental des experts du climat (Giec), atteindre les 2°C implique de réduire de 40 à 70 % les émissions mondiales de gaz à effet de serre d’ici 2050, et même de 70 à 95 % pour ne pas dépasser les 1,5 °C de réchauffement. Cet objectif de long terme n’apparaît pas dans le texte. Il fait seulement allusion au fait que « les parties doivent atteindre un pic mondial des émissions de gaz à effet de serre dès que possible »  alors que selon le Giec, ce pic des émissions doit être atteint au plus tard aux environs de 2020.
    Si l’on se fie à ces promesses de réduction dans lesquelles les États présentent les efforts qu’ils envisagent pour lutter contre le changement climatique, on s’achemine vers une augmentation de plus de 3° C. des températures. De plus, ces contributions nationales sont volontaires et n’ont pas de valeur contraignante.
  • Un calendrier trop tardif et flou  :
    L’accord rentrera en viveur en 2020 et un premier bilan des engagements des États sera réalisé en 2023. De l’avis de nombreux observateurs, ce calendrier est jugé trop tardif quand on sait que la trajectoire des émissions pour les dix prochaines années est décisive pour la suite. Au lieu de prendre le problème à bras le corps aujourd’hui, l’accord repousse les échéances à 10 ou 15 ans .
  • Incertitude des financements après 2020 :
    Les 100 milliards par an promis aux pays en développement depuis 2009 apparaissent bien dans la décision comme « un plancher », qui est donc appelé à être relevé. Le texte précise qu’« un nouvel objectif collectif chiffré » d’aide financière devra être avancé « avant 2025 ». Des promesses vagues.
    Toute « responsabilité ou compensation » des pays du Nord pour les préjudices subis par les pays en développement est passée à la trappe. En clair, les pays riches refusent de devoir indemniser financièrement les autres pays pour les préjudices climatiques qu’ils subissent.
  • Pas de mention des énergies fossiles et les énergies renouvelables quasiment absentes :
    Nulle trace du terme « fossiles » dans le texte qui ne mentionne pas non plus le « désinvestissement des énergies fossiles », ni la « sobriété énergétique ».
    Le terme « renouvelables » est lui présent une seule fois dans le texte (uniquement pour parler de l’Afrique). L’attention portée aux énergies renouvelables est donc très limitée dans le texte. Le terme « énergie atomique », lui, est bien présent.
  • Des pans entiers retirés de l’accord  :
    Toute régulation du secteur de l’aviation – qui représente 5 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre – a été exclue de l’accord. Cela est également le cas pour le secteur du transport maritime.
  • Pas de reconnaissance du droit à l’alimentation et de la sécurité alimentaire :
    Les États ont refusé d’ancrer dans l’accord la reconnaissance de la sécurité alimentaire (et encore moins celle de souveraineté alimentaire). Il n’est fait mention que de « production alimentaire » : le texte souligne que les réductions d’émissions de gaz à effet de serre ne doivent pas menacer la production agricole. Cet accent mis sur la production alimentaire au détriment du droit fondamental de chaque personne à se nourrir constitue une belle victoire pour les lobbys de l’agrobusiness, qui vont continuer à promouvoir leurs nouvelles solutions agro-bio-technologiques (OGM, climate smart agriculture, stockage carbone, etc.) comme panacée pour nourrir la planète et lutter contre le changement climatique. Il n’y a pas de volonté d’entamer une transition vers des systèmes réellement durables basés sur les principes agroécologiques comme le réclamaient les mouvements paysans.
  • Il entérine le « business as usual » :
    Il n’envisage aucune transition systémique réelle. L’accord sauve les profits et les rentes des grands groupes qui sont pourtant les responsables de la catastrophe climatique.
    Cela s’est d’ailleurs traduit par les instructions données par Bruxelles à ses négociateurs de réduire au maximum toutes les discussions liées au commerce et de refuser toute mention explicite du commerce dans les décisions de la COP.
  • Il ouvre la porte aux fausses solutions :
    De plus, le texte adopté fixe pour objectif « d’atteindre dans la seconde moitié du siècle un équilibre entre les émissions anthropiques et les absorptions de gaz à effet de serre ».
    Cette phrase, à la lecture du reste de l’accord, ne sonne pas la fin des combustibles fossiles (contrairement à ce qu’ont affirmé certaines ONG). Au contraire, elle ouvre les portes à des réponses techniques inappropriées telles que le stockage et la séquestration du carbone, la compensation carbone et la géo-ingénierie et au développement du nucléaire, des biocarburants et des parcs industriels de renouvelables. L’accord réduit aussi les terres agricoles et les forêts à des « puits et réservoirs de carbone » qui laisse par exemple augurer une massification du phénomène d’accaparement des terres dans les prochaines années.
  • Il maintient l’illusion  :
    L’accord crée l’illusion de résoudre (ou du moins d’ouvrir la voie) enfin l’angoissant défi climatique : cela détourne l’attention des vraies responsabilités. Au vu de l’urgence climatique, il est inquiétant que ce que les gouvernements et les médias (et certaines ONG) qualifient « d’historique » et « d’ ambitieux » soit un accord qui ne fait que reconnaître le problème et la nécessité d’agir, mais qui est avant tout caractérisé par un manque de moyens et de mesures concrètes.

La poursuite de la mobilisation comme perspective :
L’accord donne un instrument de plus à la société civile dans son combat pour la justice climatique. Les objectifs de l’accord peuvent être utilisés comme un socle fort pour continuer la mobilisation qui est plus que jamais nécessaire. C’est ce verre à moitié plein que certaines organisations de la société civile ont choisi de mettre en avant, même si la majorité des organisations et ONG s’accordent sur le fait qu’il nous faudra rester plus actifs que jamais.
C’est sans doute là l’avancée la plus fondamentale de la COP21. Elle s’est jouée hors de l’enceinte officielle de négociation, en montrant la force grandissante du mouvement climatique. La société civile et les mouvements sociaux doivent être plus que jamais conscients de la nécessité de faire encore augmenter la pression afin d’obtenir une prise en main ambitieuse et réelle de la question climatique.


* Ce texte se base principalement sur :


Des articles pour aller plus loin :
Sur la question primordiale des droits humains (dont le droit à l’alimentation) :  COP 21 : Un accord pour l’Humanité ?,

Sur une analyse détaillé du texte sur la base des adjectifs utilisés par Laurent Fabius et François Hollande :  Réaction d’Attac France à l’Accord de Paris