Partie 1 : Les nouvelles menaces

Neutralité carbone : Greenwashing et fausses solutions liées aux terres

Par Brigitte Gloire, militante pour le climat et membre du conseil d’administration de FIAN Belgique

Depuis l’Accord de Paris, les concepts de « neutralité carbone » et « zéro net » sont devenus les nouveaux crédos de la lutte contre les dérèglements climatiques. L’interprétation malhonnête de ces concepts a ouvert une nouvelle course au greenwashing et à l’accaparement des terres au nom du climat.

De la réduction des émissions à la neutralité carbone

Avant l’Accord de Paris, lors des nombreuses COPs (Conferences Of the Parties) organisées dans le cadre de la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (CCNUCC), des décisions ont été prises pour limiter le réchauffement climatique. Des pourcentages de réductions étaient énoncés, en particulier pour les pays riches (pays référencés dans l’annexe B du protocole de Kyoto). En 2009, à Copenhague, l’UE par exemple, s’alignait sur une trajectoire visant de 80 à 95% de réductions de gaz à effet de serre (GES) en 2050. A défaut d’être ambitieuse, la voie pour réduire les émissions était plus ou moins claire. Il fallait surtout ne plus exploiter les énergies fossiles, stopper le déboisement, décarboner nos modes de production et de consommation et tendre, le plus rapidement possible, vers zéro émission de GES.

Lors de la COP21 à Paris, l’accord a globalement relevé le niveau d’ambition, en engageant les Etats à contenir le réchauffement climatique en deçà de 2°C, et à tendre le plus possible vers 1,5°C. Mais l’article 4 de l’accord a introduit une nuance importante. Il ne suggère pas de pourcentage de réductions mais plutôt « de parvenir à un équilibre entre les émissions anthropiques par les sources et les absorptions anthropiques par les puits de gaz à effet de serre au cours de la deuxième moitié du siècle (...). ».

Avant Paris, l’accent était clairement en faveur de réductions d’émissions. Or, depuis 2015, le mot « équilibre  » de l’accord de Paris a surtout été interprété comme une équation. Une équation dont le résultat doit être zéro, mais dont les termes n’ont – malheureusement – été, ni clairement définis, ni clairement quantifiés. Le « zéro net  » a conduit au concept de « neutralité carbone » et cet objectif s’est invité, chaque jour davantage, dans les engagements climatiques des Etats, des entreprises et même de certaines ONGs.

La neutralité carbone, le nouveau cheval de Troie des pollueurs

Parmi les maux du climat, le mauvais usage des mots arrive en bonne place. Après la croissance verte, l’agriculture intelligente pour le climat et les investissements climat, l’objectif « neutralité carbone » est devenu la dernière fausse solution en vogue et le plus bel enfumage jamais rencontré dans la dramaturgie du climat. 

Dans le cadre des négociations climatiques préalables à l’accord de Paris, la notion d’équilibre entre émissions et absorptions concernait essentiellement les émissions résiduelles, c’est-à-dire des émissions qu’il est difficile d’éradiquer complètement. L’agriculture est le principal secteur concerné par ces émissions résiduelles. Il s’agit, par exemple, des émissions de méthane (CH4) issues des élevages de ruminants ou des émissions de méthane et protoxyde d’azote (N2O) lors de l’irrigation des rizières. Ces émissions peuvent être réduites mais pas totalement éliminées, contrairement à la consommation d’énergie fossile qui peut être totalement remplacée par des sources non émettrices de CO2. Les émissions résiduelles devaient donc être compensées via des absorptions anthropiques au milieu du siècle (voir encadré – les méthodes de séquestration du carbone).

Mais l’accord de Paris n’a pas précisé ces notions d’équilibre et de neutralité. Est-ce que la « neutralité carbone » signifie 10 % d’émissions (résiduelles) moins 10 % d’absorptions ? 100 % des émissions (actuelles) moins 100 % d’absorptions ? Sans réponse claire à ces questions et sans réglementation solide, l’accord de Paris a déroulé le tapis rouge aux pollueurs.

Pour un grand nombre d’entreprises, et bien que les règles des labels « bilan carbone  » ne leurs permettent pas, en théorie, d’utiliser des crédits carbone pour annuler leurs émissions, continuer à extraire et brûler des énergies fossiles est redevenu permis, puisque les puits seront là pour absorber le CO2 et neutraliser la pollution.

Des mécanismes néocolonialistes et inefficaces

On aurait pu croire, pourtant, que l’heure des mécanismes de compensation carbone était révolue. Déjà en 1997, lors de discussions liées au protocole de Kyoto, beaucoup de voix s’étaient élevées contre la mise en place de mécanismes dits « de flexibilité », tels que le Mécanisme pour le Développement Propre (MDP), qui permet aux pays riches de financer des projets de réduction des émissions dans un pays en développement, en échange de droits d’émissions supplémentaires. Ce mécanisme était dénoncé, dès le début, par les mouvements sociaux comme une pratique néocolonialiste, visant la marchandisation d’un bien commun (l’atmosphère), et conférant des « droits de polluer » aux pays développés.

En outre, depuis lors, plusieurs études ont révélé l’inefficacité de ce mécanisme, en démontrant par exemple que 85 % des projets de compensation utilisés par l’UE dans le cadre du MDP n’avaient pas permis de réduire les émissions [1].

Alors que ces mécanismes de compensation recevaient encore le soutien de quelques ONG environnementales « conservationnistes  » au début, il existe aujourd’hui une quasi-unanimité de la société civile à leur encontre. En 2015, CarbonMarketWatch [2] écrivait qu’il n’y avait désormais plus de places pour les compensations dans la nouvelle configuration de l’Accord de Paris. Et le réseau international Climate Action Network (CAN) recommande clairement, dans son document de positionnement de septembre 2020 sur les trajectoires 2050 [3], de véritables réductions, rapides et à la source, plutôt que le recours aux compensations.

Mais la consécration du concept de « neutralité carbone » dans les discussions climatiques et dans les médias, a rouvert une brèche dans laquelle se sont engouffrés de nombreuses entreprises et gouvernements.

Infographie Quelle superficie le stockage du carbone nécessite-t-il ? (source : oxfam)

Encadré – Les méthodes de séquestration du carbone
Les méthodes pour séquestrer le carbone (CDR en anglais pour Carbon Dioxyde Removal) peuvent être de 3 types :

  • Soit technologique, via la géo-ingénierie carbone (comme le captage et stockage du carbone – CSC), qui regroupe différents procédés industriels visant la captation du CO2 après la combustion d’énergies fossiles, sa séquestration et son stockage dans des sites géologiques. La plupart de ces technologies, extrêmement onéreuses, ne sont pas éprouvées à l’heure actuelle et comportent de nombreux risques, si elles devaient être appliquées à large échelle.
  • Soit biologique et naturelle via la photosynthèse (souvent appelées solutions basées sur la nature – Nature Based Solutions en anglais). Il peut s’agir de bonnes pratiques écologiques et sociales [4], comme la restauration, l’extension et la bonne gestion des écosystèmes forestiers naturels ou le renforcement de pratiques agroécologiques, en particulier l’agroforesterie. Mais aussi, de pratiques non soutenables comme des monocultures forestières à large échelle, qui comportent des risques pour la biodiversité et les droits des communautés locales.
  • Soit combinant les deux, comme la production de bioénergie associée au captage et stockage du carbone (BECCS, selon l’acronyme anglais). Cette technique vise la plantation à large échelle de plantes à croissance rapide, qui seront ensuite brûlées dans des centrales pour produire de l’électricité, tandis que les émissions de carbones en résultant seront captées et stockées sous terre.

Nouvelle ruée sur les terres mondiales

La flambée des projets de compensation carbone annonce une nouvelle ruée sur les terres mondiales.

Pour absorber les émissions, on peut soit se baser sur des solutions technologiques, soit sur des solutions basées sur la nature (Nature Based Solutions en anglais) (voir encadré – les méthodes de séquestration du carbone). Mais étant donné que les solutions technologiques restent largement non éprouvées et dangereuses, le principal moyen pour éliminer le carbone de l’atmosphère repose sur les solutions biologiques liées aux terres.

S’il est bien sûr essentiel de promouvoir des solutions biologiques de séquestration de carbone (comme la protection, la restauration et l’extension des écosystèmes forestiers naturels ou les pratiques agroécologiques), leur potentiel de captation demeure limité par rapport au niveau des émissions actuelles [5]. Une augmentation inconsidérée de ce potentiel nécessiterait de larges quantités de terres pour planter des monocultures forestières. Cette nouvelle ruée sur les terres provoquera des conflits fonciers avec les communautés locales et aura des conséquences sur la sécurité alimentaire mondiale.

Des compensations équivalentes à l’entièreté des terres cultivées

L’ampleur du phénomène pourrait être dramatique. Dans un rapport d’août 2021, Oxfam estime que la superficie totale de terres requise pour stocker le carbone pourrait être cinq fois supérieure à la superficie de l’Inde, soit l’équivalent de la totalité des terres cultivées sur la planète (1,62 milliard d’ha) [6]. Oxfam a par exemple analysé les objectifs zéro émission nette des quatre plus grandes entreprises productrices de pétrole et de gaz (Shell, BP, TotalEnergies et Eni). À eux seuls, leurs plans pourraient nécessiter une superficie deux fois supérieure à celle du Royaume-Uni en 2050. Oxfam conclut : « (qu’) il est mathématiquement impossible de planter suffisamment d’arbres pour atteindre les objectifs zéro émission nette cumulés annoncés par les gouvernements et les entreprises, car il n’y a tout simplement pas assez de terres ».

Par ailleurs, selon certaines estimations, le boisement à grande échelle pourrait entraîner une hausse des prix des denrées alimentaires d’environ 80 % d’ici 2050, ce qui pousserait des millions de personnes supplémentaires issues des communautés marginalisées à souffrir de la faim [7].

Un autre rapport de l’ONG GRAIN [8] qualifie le « zéro net » et les « solutions fondées sur la nature » comme des « escroqueries meurtrières ». Le rapport épingle plusieurs feuilles de route, plans et scénarios du « zéro net » de plusieurs grandes entreprises du secteur de l’agroalimentaire. Il montre que ces plans visent principalement à maintenir la croissance des activités des entreprises et à compenser ces émissions en rémunérant d’autres pour extraire le carbone de l’atmosphère. « Ces plans ne sont pas scientifiquement fondés et font peser la majeure partie du fardeau et des risques sur les communautés des pays du Sud, dont les terres seront ciblées pour ces programmes de compensation ».

Lobbying des entreprises

Le rapport de GRAIN, ainsi qu’un autre rapport d’une coalition d’ONGs intitulé « La grosse arnaque » [9] détaillent également les manœuvres de lobbying de l’agrobusiness pour promouvoir les solutions basées sur la nature et le marché volontaire du carbone auprès des Etats et des instances onusiennes (voir encadré – FOLU : les nouveaux habits de Yara et Unilever).

Encadré : FOLU : les nouveaux habits de Yara et Unilever
La FOLU (Food and Land Use Coalition) est l’un des lobbies les plus sophistiqués et les plus secrets des entreprises du secteur de l’alimentation et de l’agro-industrie. Elle a été lancée en 2017 par la société norvégienne d’engrais Yara et le géant anglo-néerlandais des aliments transformés Unilever, deux des pires pollueurs climatiques du secteur alimentaire et agricole. Avec le soutien du gouvernement norvégien, Yara a engagé une société privée, Systemiq, dirigée par d’anciens dirigeants de McKinsey pour réunir une coalition d’entreprises, d’ONG financées par des entreprises et d’associations patronales. Aujourd’hui, la FOLU, ainsi que les individus et les groupes qui la composent, sont omniprésents dans les forums internationaux traitant du climat et de l’alimentation, où ils sont devenus de grands promoteurs des solutions fondées sur la nature et du marché volontaire du carbone.

Les grands acteurs financiers s’intéressent également à ce nouveau marché prometteur. L’IETA (l’Agence Internationale pour l’échange de droits d’Emissions) et les acteurs boursiers dont le CME (Chigago Market Exchange) font actuellement un lobbying intense [10] auprès des Etats pour exposer l’énorme attente et l’intérêt des multinationales et du monde financier dans le marché volontaire des crédits d’émissions [11].

Le groupe CME a d’ailleurs déjà annoncé un second produit sur le marché volontaire du carbone : les N-GEO™, des compensations d’émissions basées sur la nature, générées via des projets liés aux terres (agriculture, foresterie et autres usages des terres (AFOLU en anglais).

En Belgique, la FEVIA, le lobby de l’industrie alimentaire, plaide auprès des autorités pour la mise en place d’un référentiel, afin de permettre le développement d’un marché volontaire du carbone en Belgique [12].

Conclusion

Six ans après l’accord de Paris, la crise climatique est plus préoccupante que jamais. Le dernier rapport du GIEC, publié en août 2021, estime que le réchauffement planétaire s’accélère plus vite que prévu. Le rapport souligne « qu’à moins de réductions immédiates, rapides et massives des émissions de gaz à effet de serre, la limitation du réchauffement aux alentours de 1,5 °C, ou même à 2 °C, sera hors de portée  » [13].

Face à l’urgence climatique, l’interprétation malhonnête du concept de neutralité carbone par les entreprises et certains gouvernements apparaît comme une nouvelle manœuvre dilatoire. « The elephant in the room » des conférences climatiques est le poids grandissant d’acteurs économiques et financiers sur les négociations.

Dérégulations et engagements volontaires non contraignants, promotion de la croissance et du commerce international sont partout promus par le secteur privé avec la bénédiction des Etats. Et tant qu’une nouvelle gouvernance ne placera pas les droits humains et sociaux, l’équité, l’interdiction des modes de production et de consommation non soutenables (y compris la spéculation bancaire) et l’arrêt du productivisme et de la surconsommation, au rang des priorités, il faudra malheureusement s’accommoder de voir les pyromanes se muer en pompiers pour continuer de brûler la planète en toute impunité.


Cet article fait partie du magazine "Beet The System ! : Réenchanter la souveraineté alimentaire". Les illustrations sont utilisées sous licence (CC BY 2.0)

Créé en 2017, "Beet the system ! est une publication annuelle de FIAN Belgium visant à offrir un espace d’expression aux voix multiples qui animent le Mouvement de la lutte pour la Souveraineté alimentaire depuis 25 ans : fianistas, agriculteur·rice·s, expert·e·s, militant·e·s de la société civile, etc.

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