14 oktober 2022
Carte Blanche

Taxons aussi les surprofits du secteurs agroalimentaire !

14 octobre 2022 - À l’heure d’une crise économique historique marquée par une inflation galopante des prix dans de nombreux secteurs, l’énergie monopolise toute l’attention politique. Il est essentiel d’étendre le débat sur la taxation des superprofits et la régulation des prix au secteur de l’alimentation. Sans cela, les factures d’énergie auront encore plus de mal à être payées, les frigos se videront et l’insécurité alimentaire dans le monde continuera de s’aggraver !

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Le 30 septembre, les pays européens se sont entendus sur des mesures pour enrayer la flambée des prix du gaz et de l’électricité. Parmi celles-ci, les vingt-sept ont adopté des mécanismes pour capter les superprofits des producteurs d’énergie en vue de les redistribuer aux consommateurs finaux les plus vulnérables [1].

La situation de l’agroalimentaire ressemble fortement à celle de l’énergie. Le caractère historique de l’inflation des prix de l’alimentation n’a d’égal que les profits engrangés par les multinationales du secteur. Parmi celles-ci, les fameuses Big Four dans le domaine du commerce de céréales (ADM, Bunge, Cargill, Louis Dreyfus), ont réalisé ensemble environ 10,3 milliards de dollars de bénéfices nets en 2021. 75 % de hausse de profit pour Bunge, 52,5 % pour ADM et 82 % pour Louis Dreyfus sur l’année. Le bénéfice net de Cargill, de 4,93 milliards de dollars, est le plus élevé depuis sa création [2]. À noter que son précédent record s’était produit lui aussi lors d’une période de crise, celle des émeutes de la faim en 2008…

Les Big Four ne sont pas les seules à profiter de cette crise. En 2021, les grandes chaînes commerciales ont imposé des hausses de prix de l’ordre de 30%, et la baisse des prix internationaux des matières premières agricoles de ces cinq derniers mois ne s’est pas répercutée dans les rayons. Au contraire, l’augmentation des prix des produits alimentaires est en progression depuis novembre 2021. Elle dépasse les 10% depuis le mois de février. [3]

La crise alimentaire mondiale existait déjà avant l’invasion de l’Ukraine par la Russie mais l’entrée en guerre de deux des plus grands pays exportateurs de céréales et d’engrais au monde a encore aggravé la situation. Dès les premiers jours de la guerre, les prix agricoles - déjà très élevés - ont explosé pour atteindre des sommets historiques. Les ruptures/perturbations dans la livraison de certains produits expliquent en partie la hausse des prix, mais la spéculation financière a également joué un rôle important. Faute de transparence sur l’état des stocks de céréales et des marchés agricoles, sa part de responsabilité reste difficile à mesurer, mais elle est bien réelle. [4]

Les multinationales de l’agroalimentaire enregistrent ces hausses massives de bénéfices, non grâce à des innovations ou des gains de productivité mais en profitant d’effets d’aubaine. Pendant ce temps-là, à l’autre bout de la chaîne alimentaire, la faim et la malbouffe progressent. Le dernier rapport de la FAO annonce une augmentation de 7,6 à 13,1 millions de personnes malnutries supplémentaires rien qu’à cause de la guerre en Ukraine. [5] Et ce, alors qu’entre 702 et 828 millions de personnes ont été touchées par la faim en 2021. En Belgique, 600 000 personnes ont eu recours à l’aide alimentaire en 2021 d’après la Fédération des services sociaux (FDSS), un chiffre en hausse constante depuis 1995. La malnutrition est responsable de 11% des décès chez nous, en contribuant largement aux maladies chroniques. Les coûts sur le système de santé seraient de 4,5 milliards d’euros par an [6], soit environ 15% des dépenses alimentaires, lesquelles s’élèvent à 27 milliards par an !

Dans ce contexte, une taxe sur les superprofits dans le domaine agroalimentaire est politiquement légitime et moralement nécessaire. Les recettes permettraient de répondre aux appels de la FAO et du Programme alimentaire mondial visant à traiter l’urgence de la faim d’une part, et à soutenir les personnes en situation de précarité alimentaire en Europe d’autre part. Cette solution est techniquement possible puisqu’elle est déjà appliquée dans plusieurs pays pour l’énergie (Italie, Grèce, Royaume-Uni) et sur la table en Belgique.

Cette mesure serait un premier pas pour répondre à l’urgence, mais ce n’est pas la panacée. Tout comme il en est question dans le domaine de l’énergie, renouer avec des politiques de régulation des marchés est primordial, notamment via des politiques de stockage stratégique dans chaque région du monde, ce qui permettraient de stabiliser la disponibilité de l’offre et d’éviter les hausses de prix. Enfin, interdire la spéculation sur les denrées alimentaires, ce qui implique au préalable de garantir la transparence sur ces marchés.

Finalement, de plus en plus d’organisations plaident pour une sécurité sociale de l’alimentation. Le principe s’inspire de la sécurité sociale de la santé : alimenter une caisse par des cotisations et la redistribuer à toute la population. Ainsi, chaque personne pourrait bénéficier d’un chèque de - par exemple - 150 euros à dépenser dans des produits alimentaires conventionnés démocratiquement, c’est-à-dire respectant des critères de justice sociale et de durabilité. Une fiscalité juste où chacun contribue à hauteur de ses moyens et une taxe sur les superprofits faciliteraient la mise en place d’une telle proposition.


Signataires : Amaury Ghijselings (CNCD-11.11.11 et coordinateur de la Coalition contre la faim), Jonathan Peuch (FIAN Belgique), Christine Mahy (Réseau Wallon de Lutte contre la Pauvreté), Thierry Kesteloot (Oxfam Belgique), Jonas Jaccard (SOS Faim), Albane Aubry (Greenpeace), Laurence Lewalle (Réseau des GASAP), Isabelle Franck (Entraide et Fraternité/Action Vivre Ensemble), Suzy Serneels (Broederlijk Delen), Louise Balfroid (Ceinture Aliment-Terre Liégeoise), François Grenade (Iles de Paix), Sabine Renteux (Mouvement d’Action Paysanne), Laura Deflandre (Autre Terre), Therese-Marie Bouchat (Coopérative Paysans-Artisans), Renaud BOULET (Défi Belgique Afrique), Eléonore Barrelet (Agroecology In Action), Pierre Laviolette (5C), Christian Jonet, Jonathan Caillet, Jean-Yves Hansart, Xavier Anciaux, Michel Berhin pour CCREALIM (Collectif des Ceintures et Réseaux Alimentaires de Wallonie).


Opmerkingen

[1L’Allemagne s’oppose au plafonnement des prix du gaz en Europe. L’Echo, 30 septembre 2022

[2En 2021, les 4 géants mondiaux du négoce agricole ont accumulé plus de 10 milliards $ de bénéfices. Agence Ecofin, 29 avril 2022

[3L’inflation alimentaire dépasse les 10%, Gondola, 29 septembre 2022

[4’Betting on Hunger’ : Market Speculation Is Contributing to Global Food Insecurity et Il faut d’urgence interdire la spéculation sur la faim, Le Soir, 7 juillet 2022

[5FAO, The state of food insecurity, 2022

[6Health care costs and lost productivity costs related to excess weight in Belgium, Sciensano.be