Alimentation : une maigre ration au menu du nouveau Gouvernement wallon
Par Manuel Eggen, Chargé de recherche et plaidoyer chez FIAN
L’alimentation a disparu des priorités de la nouvelle Déclaration de politique régionale (DPR). Le chapitre sur l’agriculture mentionne bien la volonté de mener une « politique alimentaire et agricole commune ». Mais l’ensemble des mesures est essentiellement orienté vers le secteur agricole. Que restera-t-il des politiques alimentaires initiées sous les précédentes législatures ?
Quelques semaines à peine après les élections du 9 juin, les présidents du MR et des Engagés ont présenté les nouveaux accords de gouvernement formalisés dans la Déclaration de politique régionale 2024-2029 (DPR) et la Déclaration de politique communautaire (DPC). Et les gouvernements wallons et de la fédération Wallonie-Bruxelles ont été formés dans la foulée.
La rapidité de la conclusion des accords émanait de la volonté du MR et des Engagés de montrer leur détermination à la population et de se mettre rapidement au travail. Il en résulte des Déclarations assez générales, qui fixent les principales orientations. Les mesures concrètes devront, elles, être précisées en cours de législature, en comptant sur la bonne collaboration au sein du gouvernement.
Disparition de l’alimentation dans la DPR
En ce qui concerne le secteur agroalimentaire, un des premiers éléments qui marque à la lecture de la nouvelle DPR, c’est la disparition de l’alimentation parmi les priorités du nouveau Gouvernement wallon. L’alimentation ne se retrouve plus au menu des 22 chapitres de la DPR. Contrairement à la précédente DPR 2019-2024, qui comportait un chapitre intitulé « Agriculture et Alimentation », la nouvelle DPR 2024-2029 ne comporte plus qu’un chapitre « Agriculture ».
Le chapitre sur l’agriculture mentionne toutefois que l’agriculture et l’alimentation sont étroitement liées. Le Gouvernement entend donc porter « une seule et même politique agricole et alimentaire comme socle de l’économie rurale, de la santé et de notre souveraineté alimentaire ». Mais les mesures présentées dans le chapitre sont essentiellement orientées vers le secteur agricole et on ne voit pas quelles sont les priorités en matière d’alimentation.
Les six sections du chapitre agriculture concernent : 1) la rentabilité de l’agriculture et le revenu des agriculteurs ; 2) l’agriculture et la santé ; 3) l’accès au foncier agricole (pour les jeunes) ; 4) le soutien aux filières locales, aux circuits-courts et à l’agriculture bio ; 5) la formation et la recherche agricole ; et 6) l’agriculture en lien avec la transition et la biodiversité. Il s’agit effectivement de priorités importantes pour le secteur agricole (dont la pertinence ne manquera pas de faire l’objet d’âpres discussions au sein du secteur lors de leur mise en œuvre). Mais il ne s’agit clairement pas de mesures en matière d’alimentation.
Une politique alimentaire digne de ce nom doit comprendre des mesures sur l’ensemble de la chaîne alimentaire « de la fourche à la fourchette » et pas seulement des actions visant la production agricole. Une telle politique devrait à tout le moins comprendre des priorités : en matière de lutte contre la pauvreté alimentaire et d’accès pour toutes et tous à une alimentation de qualité ; en matière de santé publique contre les fléaux de la malbouffe et de l’obésité ; en matière de transformation et distribution des produits ; ou encore des mesures contre le gaspillage alimentaire. C’est en adoptant une vision globale des systèmes alimentaires et en développant un ensemble de mesures équilibrées sur l’ensemble des différents maillons de la chaîne alimentaire qu’on peut justifier d’une politique agricole et alimentaire intégrée. C’est l’approche qui était également prônée par la stratégie « de la ferme à la table » de la Commission européenne en tant que partie du Green Deal.
L’alimentation au service de la production agricole
Dans la DPR, les quelques mesures de politique alimentaire semblent tout au plus être envisagées comme un moyen de valoriser et promouvoir les produits agricoles wallons. « La promotion des produits wallons sera renforcée en une stratégie alimentaire et agricole intégrée ». Dans ce sens, la DPR prévoit par exemple d’investir dans l’observatoire de la consommation pour mieux connaître l’évolution de la consommation des Wallons et des Européens avec comme principal objectif « d’identifier de nouveaux débouchés, de mieux valoriser [les] produits [wallons] et, in fine, de dégager une meilleure rentabilité ». Dans la même logique des mesures spécifiques sont également prévues pour promouvoir et valoriser les produits bio et/ou locaux wallons auprès des consommateurs et dans les cantines publiques.
Ce sont des mesures encourageantes, mais qui sont à nouveau uniquement envisagées dans la perspective d’écouler la production et de trouver de nouveaux débouchés pour les agriculeur·rices. On ne voit pas de volonté de réfléchir à une meilleure articulation entre l’offre et la demande de manière globale et systémique.
L’écart est pourtant immense entre la production et la consommation wallonne. Une récente analyse de l’Institut wallon de statistiques (IWEPS) a révélé que seulement 16 % de la production agroalimentaire wallonne sert à remplir l’assiette des Wallons et Wallonnes [1]. La plupart de la production est en effet orientée vers l’alimentation animale et vers des filières d’exportation (par exemple : 90 % de nos pommes de terre sont exportées en frites surgelées). On sait par ailleurs que la Wallonie est largement déficitaire dans un grand nombre de produits alimentaires qui sont la base d’une alimentation saine et équilibrée (notamment les fruits et légumes, les céréales panifiables, les huiles et protéines végétales, et les légumineuses). Un travail important est donc nécessaire si le nouveau Gouvernement entend réellement renforcer notre souveraineté alimentaire et relocaliser (une partie de) notre alimentation. Cela ne peut pas se résumer à quelques mesures pour promouvoir la consommation de produits wallons et leur trouver de nouveaux débouchés.
L’APAQ-W prend le contrôle
La DPR mentionne que l’Agence wallonne pour la Promotion d’une Agriculture de Qualité (APAQ-W) sera désignée comme organisme central pour la gestion des politiques publiques dédiées à l’agriculture et l’alimentation et qu’elle pilotera les ressources humaines et budgétaires dédiées à ces priorités.
Il s’agit d’une autre indication importante de la vision du Gouvernement exclusivement centrée sur l’agriculture. Comme son nom l’indique, l’APAQ-W a pour mission de promouvoir l’agriculture et les produits agricoles wallons. Elle n’a pas de compétence en matière d’accessibilité sociale, de santé nutritionnelle, ou d’environnement. Elle est aussi largement contrôlée par les représentant·es du milieu agricole et en particulier par la Fédération wallonne de l’agriculture (FWA), le syndicat majoritaire wallon [2]. La présidente de l’APAQ-W n’est d’ailleurs autre que Marianne Streel, la présidente de FWA. Et tant son mode de gouvernance que son efficacité n’ont pas été exempts de critiques ces dernières années, y compris au sein du milieu agricole [3].
On ne retrouve par contre pas de mention d’autres organismes en matière d’alimentation, comme le Conseil wallon de l’Alimentation Durable (CwAD), la Cellule Manger Demain ou les Conseils de politiques alimentaires locaux. Ces organismes avaient pourtant émergé de la Stratégie « Manger Demain » adoptée en novembre 2018 par le Gouvernement … MR-cdH. Cette stratégie était issue des Assises wallonnes de l’alimentation durable, lancées par le ministre Carlo Di Antonio (Les Engagés, ex-cdH). La stratégie « Manger Demain » avait ensuite été mise en œuvre sous le précédent Gouvernement (PS-MR-Ecolo). Et celui-ci avait notamment adopté le décret créant le CwAD avec comme mission « d’assurer la prise en compte et la confrontation des enjeux auxquels tous les acteurs du système alimentaire doivent faire face et de stimuler la dynamique partenariale entre acteurs pour accélérer la transition ». La DPR ne dit pas ce qu’il va advenir de ces organismes.
Pas de mention de Food Wallonia et des plans de transition
La DPR ne dit rien non plus sur l’avenir qui sera réservé à toute une série de programmes et de plans d’actions initiés lors de la précédente législature, notamment dans le cadre des plans de relance post-Covid : le plan d’action Food Wallonia ; le plan régional de transition agri-environnemental ; le Green Deal cantines durables ; les appels à projets « relocalisation de l’alimentation », ; l’Alliance Emploi-Environnement-Alimentation ; etc. Ces programmes transversaux en matière d’alimentation étaient précédemment pilotés par la ministre de l’Environnement Céline Tellier (Ecolo) en collaboration avec le ministre de l’Agriculture (Willy Borsus, MR) et la ministre de l’Emploi, la Santé et l’Action sociale (Christie Morreale, PS). Difficile de savoir si ces programmes seront prolongés ou pas ? Si c’est le cas, ils seront sans doute placés sous la seule direction de la ministre de l’Agriculture, Anne-Catherine Dalcq (MR), et sous le pilotage de l’APAQ-W.
D’autres politiques à la rescousse ?
Si l’alimentation semble avoir été phagocytée par les priorités agricoles, peut-être que d’autres politiques en matière de santé, de lutte contre la pauvreté ou d’environnement lui permettront d’exister ? Mais à ce niveau également, il y a peu à se mettre sous la dent dans la DPR. Le chapitre sur « l’Action sociale » mentionne, en termes très vagues, qu’un plan de lutte contre la pauvreté devra favoriser l’accès dans les domaines du logement, de l’alimentation, de la santé, de la mobilité, etc. Et le chapitre sur la « Santé » évoque, en termes tout aussi généraux, la prévention des maladies liées à l’alcool, au tabac et à l’obésité parmi les objectifs à définir en matière de prévention de la santé. Seul le chapitre « Environnement » annonce un objectif chiffré en matière de gaspillage alimentaire, avec une réduction annoncée de 50 % du gaspillage alimentaire d’ici 2030.
L’alimentation est donc une grande absente des priorités du nouveau Gouvernement wallon. Une absence qui nous semble regrettable pour un droit aussi fondamental que le droit à l’alimentation. Un enjeu qui nous concerne toutes et tous au quotidien et qui est à la croisée des défis en matières sociales, environnementales, économiques et de santé publique.