30 novembre 2023
Lettre ouverte

Defend the Defenders : une large coalition de syndicats, d’ONG et de mouvements sociaux célèbre la solidarité avec les défenseur·euse·s des droits humains lors de la journée des droits humains

La lettre ci-dessous sera envoyée le 8 décembre prochain au Premier Ministre, Monsieur Alexander De Croo, et à la Ministre des Affaires Étrangères, Madame Hadja Lahbib, dans le cadre de Defend the Defenders. Si, en tant qu’organisation, vous souhaitez signer cette lettre, veuillez remplir ce document avant le 7 décembre 2023.


Bruxelles 8 décembre 2023 - Chaque année, le 10 décembre, nous célébrons les droits humains ainsi que celles et ceux qui les défendent au quotidien aux quatre coins du monde, bien trop souvent au risque de leur vie. Pour faire face à cette situation, il y a 25 ans les Etats membres des Nations Unies adoptaient la Déclaration sur les défenseurs des droits de l’Homme. Aujourd’hui, malgré certaines avancées, la situation des défenseur·euse·s des droits humains reste extrêmement préoccupante, surtout lorsqu’elle se combine avec un conflit, la répression syndicale, un déclin démocratique ou un rétrécissement de l’espace civique. Au niveau global, les défenseur.euse.s du droit à la terre et à l’environnement sont fortement ciblé.e.s et criminalisé.e.s partout dans le monde.

Que ce soit pour défendre un territoire face à une entreprise voulant se l’accaparer, pour dénoncer l’impunité de personnes ou d’entreprises polluant sols et rivières, pour défendre les droits des travailleur.euse.s dans des grandes plantations ou pour revendiquer le droit au retour et le droit à la terre suite à l’occupation illégale de territoires, les militant.e.s qui se lèvent devant ces injustices et exigent le respect du droit à la terre font face à une intense répression [1]. En 2022, 401 défenseur.euse.s ont été tué.e.s dans 26 pays à cause de leur travail pacifique [2]. Et ce chiffre reste largement sous-estimé et ne représente que la pointe visible de l’iceberg. Beaucoup d’autres meurent dans l’anonymat. Dans de nombreux pays, il est dangereux d’être syndicaliste. En 2023, des syndicalistes ont été assassinés dans huit pays différents. Par ailleurs, à côté des assassinats, qui représentent la forme la plus radicale, d’autres stratégies de criminalisation sont utilisées par les États et les acteurs économiques pour faire taire les luttes sociales.

En 2022, 401 défenseur.euse.s ont été tué.e.s dans 26 pays à cause de leur travail pacifique.

En 2022, Frontline Defenders a analysé 1.500 menaces qui lui ont été reportées, dont : des arrestations ou détentions (19,5 %), des poursuites judiciaires (14,2 %), des attaques physiques (12,8 %), des menaces de mort (10,9 %) et de la surveillance (9,6 %). Leur rapport précise : « En Asie et dans les Amériques, les menaces de mort étaient les violations les plus fréquentes à l’encontre des défenseurs ; en Afrique il s’agit des arrestations et détentions ; tandis que dans les régions Europe et Asie Centrale et Moyen-Orient et Afrique du Nord, les actions judiciaires contre les DDH arrivent en tête ».

La criminalisation des défenseur.euse.s du droit à la terre et à l’environnement est présente sur tous les continents. En ce 8 décembre 2023 la coalition Defend the Defenders tient aussi à dénoncer avec force les crimes de guerre perpétrés dans le cadre de l’opération israélienne à Gaza. Les organisations signataires condamnent les crimes de guerre commis à l’encontre des populations civiles, tant israéliennes que palestiniennes et appellent toutes les parties et la communauté internationale à agir pour la paix. La question de l’accès à la terre et au territoire est l’une des causes profondes du conflit, et la répression de la résistance palestinienne contre l’occupation illégale des terres palestiniennes est dénoncée tous azimuts depuis longtemps. La barrière de séparation construite par Israël pénètre profondément dans le territoire palestinien à plusieurs endroits et rend l’accès à la terre et aux sources d’eau pratiquement impossible pour les Palestinien.ne.s. En 2021, Amnesty International estimait à plus de 100 000 hectares la superficie totale des terres volées aux Palestinien·ne·s par les colons israéliens depuis 1967. De nombreuses organisations de la société civile s’opposent à l’occupation illégale des terres palestiniennes. Ces organisations travaillent également sur les questions de respect du droit international, de défense des droits humains, des droits des femmes, des prisonniers, etc. et sont injustement criminalisées par Israël. C’est ainsi que le vendredi 19 octobre 2021, Israël a officiellement qualifié de “terroristes” 6 organisations palestiniennes, dont Bisan (le Centre de recherche pour le développement) et l’Union des comités du travail agricole (UAWC) [3].

En Colombie, l’accord de paix de 2016 prévoyait, au-delà du cessez-le-feu entre les parties, la mise en œuvre d’importantes réformes qui s’attaquent aux causes structurelles du conflit. Parmi ces réformes figure un plan agraire, qui prévoit la démocratisation de l’accès à la terre pour les paysans et paysannes affecté.e.s et déplacé.e.s par le conflit. La politique de "Paz Total" du nouveau gouvernement est un pas en avant dans ce sens, pour promouvoir la paix et le développement en Colombie. Nous saluons qu’une partie importante de ce projet concerne la réforme agraire, qui vise à résoudre les problèmes liés à la distribution des terres, à l’accès à la terre et à la productivité agricole. Cependant, les assassinats en cours de leaders sociaux [4] et de syndicalistes [5] soulignent le défi urgent auquel est confronté le nouveau gouvernement colombien. En effet, entre avril et octobre 2022, 15 syndicalistes ont encore perdu la vie dans des attentats ciblés, et tant d’autres ont dû faire face à des menaces de morts [6]. La défense des défenseuses et défenseurs du droit à la Terre est un enjeu majeur en Colombie car les ressources naturelles de ce pays restent extrêmement convoitées par les multinationales qui pratiquent un extractivisme intensif souvent au détriment de la nature, des droits des travailleur.euses.s et des droits des citoyen.ne.s.

Au Guatemala, le comité de développement paysans, Codeca, dénonce régulièrement des agressions et même des assassinats contre ses affilié.e.s. Le 27 novembre 2021, l’un de ses dirigeants dans le sud du pays, Apolinario Quiroz, a été assassiné à l’aide d’une arme à feu. Il luttait pour la défense des droits humains, de la mère Terre et pour la construction d’un État plurinational.

Aux Philippines aussi, les leaders paysan·ne·s, les syndicalistes et les défenseur·euse·s des droits humains luttent sans relâche pour le droit à la terre, pour l’accès aux ressources et aux moyens de subsistance mais font face à des menaces, à des arrestations illégales, voire à des exécutions extrajudiciaires perpétrées par les forces de sécurité de l’État. Fin juin 2023, le groupe de défense des droits humains Karapatan, a recensé 60 victimes d’exécutions extrajudiciaires depuis l’arrivée au pouvoir de Marcos Jr., en juillet 2022, dont 20 provenant de l’île de Negros [7]. Plusieurs syndicalistes philippins risquent leur vie ainsi que leur liberté, vu qu’ils et elles sont confrontés à des arrestations arbitraires et à des exécutions extrajudiciaires. Très récemment encore, en septembre de cette année, Jude Thaddeus Fernandez, un organisateur de la centrale syndicale Kilusang Mayo Uno (KMU), a été assassiné par la police des Philippines. Jude Fernandez ne défendait pas seulement les droits des travailleur.euse.s, il organisait également les agriculteurs et les travailleur·euse·s agricoles [8]. Depuis 2016, 72 autres syndicalistes ont été tués aux Philippines, dont quatre depuis janvier 2023.

En Europe et en Belgique, on assiste également à un rétrécissement de l’espace civique et à une augmentation des attaques contre les défenseur.euse.s des droits humains qu’il convient de dénoncer. Nombre d’évènements récents nous font craindre une réelle régression des garanties démocratiques dont bénéficiaient les citoyen.ne.s pour défendre la réalisation des droits humains. Pour ne citer que ceux-ci, soulignons les exemples suivants : les piquets de grève cassés par les huissiers devant les Delhaize ; l’augmentation des arrestations préventives d’activistes et de fouilles à nu ; les procès d’activistes climatiques et pour la souveraineté alimentaire [9] ; les procédures bâillons auxquelles font face journalistes et activistes ; etc. Encore récemment, en réponse aux communications de certaines organisations sur la guerre à Gaza, le gouvernement flamand a ordonné des enquêtes pour vérifier si celles-ci remplissaient bien les conditions pour recevoir des subsides, telle que fut le cas pour Vrede vzw. Ces formes d’intimidation se produisent dans l’ensemble du secteur, parfois dans les coulisses, mais de plus en plus publiquement. Toutes ces pratiques affaiblissent la société civile.

Que ce soit en Belgique, en France, en Colombie, aux Philippines, ou en Palestine, il est urgent que de réelles mesures soient prises pour protéger les défenseur.euse.s de droits humains et faire écran aux gouvernements et aux tentatives privées ou politiques de stigmatisation ou criminalisation des défenseur.euse.s.

S’attaquer aux défenseur.euses des droits humains, c’est s’attaquer à la démocratie dans ses racines profondes.

Les organisations de la plateforme d’action Defend the Defenders tirent la sonnette d’alarme ce 8 décembre et demandent au gouvernement belge :

  1. Que la Belgique mette tout en œuvre pour obtenir, au Proche-Orient un cessez-le-feu immédiat, la protection de toutes les populations civiles et un accès à l’aide humanitaire internationale, et qu’elle s’attaque aussi aux causes structurelles du présent conflit en adoptant des mesures contraignantes contre Israël afin qu’Israël mette fin à l’occupation, à la colonisation et à l’apartheid contre le peuple palestinien ;
  1. Que la Belgique mette en place des mécanismes de protection efficaces pour les défenseur·euse·s des droits humains (dont celles et ceux défendant la terre et l’environnement) en Belgique et dans le monde, afin que les mouvements sociaux puissent assumer leur rôle social en toute sécurité ;
  1. Que la Belgique défende les défenseur·euse·s des droits humains, les syndicalistes, les écologistes et les mouvements sociaux dans ses contacts diplomatiques avec les gouvernements du monde entier, et utilise tous les canaux possibles pour faire pression sur les pays concernés afin de mieux protéger les défenseur·euse·s des droits humains et les organisations sociales qui défendent les droits des couches les plus vulnérables de la population. Et que les représentations diplomatiques de la Belgique prennent des mesures proactives pour protéger les défenseur.euse.s de droits humains et répondent à leurs demandes notamment en s’appuyant sur les lignes directrices de l’UE pour la protection des défenseur.euses des droits humains.
  1. Que la Belgique mène une politique étrangère conforme aux droits humains tout en accordant une attention particulière aux personnes vulnérables.
  1. Que la Belgique prenne et appuie les mesures nécessaires au niveau belge, européen et international pour empêcher les poursuites-bâillons (ou SLAPP), et en particulier pour : rejeter les SLAPP dans la phase initiale de la procédure est capital, soutenir financièrement et juridiquement les victimes pendant la procédure, pour permettre le dédommagement des victimes et les sanctions pour les plaignant·e·s, ou encore pour sensibiliser les magistrat·e·s et des avocat·e·s à ce phénomène.
  1. Que la Belgique accentue son investissement à la mise en place d’une législation efficace sur le devoir de vigilance au niveau de la Belgique, de l’Union européenne et des Nations unies et cela afin que des violations des droits humains soient prévenues tout au long des chaînes de valeur des entreprises et afin que les personnes affectées par des activités économiques puissent accéder à la justice et à des réparations.

Premiers signataires :

  • 11.11.11
  • ABP
  • ACV Puls
  • ATTAC Bruxelles
  • CATAPA
  • CNCD
  • Comac
  • Dwagulu Dekkente
  • Encuentro Belgian Latin America Network
  • Fairfin
  • FIAN Belgium
  • FOS
  • Greenpeace Belgium
  • Hart Boven Hard
  • Intal
  • Jeunes CSC
  • Jong Groen
  • La Centrale Générale-FGTB
  • Masereelfonds
  • MOC
  • Nexus Human Rights
  • Progress Lawyers Network
  • Protection International (PI)
  • SamaSama
  • Solidagro
  • Solidair met Guatemala
  • Solsoc
  • State of the Arts
  • Syndicat des Avocats pour la Démocratie
  • Quinoa asbl
  • Victoria Deluxe
  • Viva Salud
  • Vrede vzw
  • WSM