Graine de résistances - BEET the system ! 2025

Mouvements sociaux et souveraineté alimentaire

Quel futur pour les droits humains ?

Par Priscilla Claeys | chercheuse militante au Centre pour l’Agroécologie, l’Eau et la Résilience (CAWR), Université de Coventry & Présidente de FIAN International

Pourquoi s’intéresser aux mouvements sociaux ?

Mon engagement pour le droit à l’alimenta­tion prend racine aux Philippines, au début des années 2000. Grâce à Quinoa, j’y ai rencontré Ben Ramos de Peace Development Group (PDG), qui se battait pour le droit à la terre sur l’île de Negros. A mon retour, j’ai été engagée comme coordinatrice de FIAN Belgium, où j’ai pu, à mon tour, me battre pour la réforme agraire, le droit à l’alimentation et des systèmes alimentaires plus justes. Depuis, en tant que chercheuse et militante, j’ai observé combien les mouvements sociaux sont essentiels pour défendre et faire avancer les droits humains (au travers de ma thèse notamment). Les droits humains sont un idéal politique, une ligne rouge à respecter si on veut garantir et respecter la dignité de tou·te·s. Mais ils n’existent que s’ils sont revendiqués. C’est là surtout que les mouvements sociaux ont leur rôle à jouer.

Mais qu’est-ce qu’un mouvement social ?

La littérature sur le sujet est foisonnante. Selon celle-ci, un mouvement social a cinq dimensions. Il représente : 1) une action collective concer­tée, 2) en faveur d’une cause ou orientée vers le changement, 3) inscrite dans la durée, 4) avec un certain niveau d’organisation et 5) une dimension contestataire au-delà du dialogue institutionnel. Chacun de ces 5 éléments peut être questionné. Certains mouvements ont des objectifs de changement qui sont multiples, complexes ou sujets à débat. D’autres visent avant tout le changement individuel (comme les mouvements pour la sobriété volontaire ou une alimentation végétarienne) et leur dimension col­lective est moins visible. Certains mouvements ne sont pas pérennes dans le temps. D’autres rentrent dans des phases d’invisibilité, sans pour autant mourir. Certains sont transnationaux, quand d’autres sont organisés à des échelles très locales. Les stratégies de mobilisation ou les répertoires d’action varient également selon les contextes. La caractéristique la plus emblé­matique d’un mouvement social est sans doute de « descendre dans la rue ». Manifestations, protestations, actions de désobéissance civile, résistance quotidienne, le mouvement existe et se distingue de l’action d’autres acteur·ice·s (tels que des ONG) avant tout parce qu’il ne fait pas que du plaidoyer politique. Son action se déploie dans des canaux non-institutionnels. Il est force de changement car il exprime la volonté du “peuple”.

Comment décrypter un mouvement social ?

Plusieurs grilles de lecture existent pour analy­ser un mouvement selon que l’on s’appuie sur les théories françaises/européennes ou amé­ricaines. Le sociologue français Alain Touraine propose par exemple trois questions pour analy­ser un mouvement : quelle est l’identité collec­tive qu’il construit ou qui l’anime ? Quel est son ennemi ou à quoi/qui s’oppose-t-il ? Quel est son objectif ou la vision du monde qu’il propose ? Si on prend les mouvements pour la souveraineté alimentaire, cette grille d’analyse donne : ce sont des mouvements de paysannes, de paysans, et des personnes qui travaillent la terre et les sou­tiennent (comme identité collective) [1] ; qui s’op­posent à la libéralisation du commerce agricole et à l’industrialisation des systèmes alimentaires (l’agribusiness comme ennemi) ; et qui défendent l’agroécologie, la relocalisation et une rémunéra­tion digne pour toutes et tous ainsi que le droit à définir ses politiques agricoles et alimentaires (la souveraineté alimentaire comme vision). L’école américaine d’étude des mouvements sociaux va au contraire mettre l’accent sur trois autres questions. Quelles sont les structures de mobi­lisation du mouvement (son organisation, ses leaders, sa communication, ses alliés) ? Quelles sont les opportunités politiques qui peuvent être créées ou saisies ? Et enfin, comment sont for­mulées les revendications du mouvement ? Les opportunités politiques ou juridiques sont enten­dues comme des possibilités pour le mouvement d’obtenir des changements politiques ou législa­tifs au niveau local ou national : par exemple une nouvelle loi. Selon les périodes, le contexte ins­titutionnel est plus ou moins ouvert au change­ment. Il appartient au mouvement d’identifier ou de créer des opportunités de transformation. Enfin, en ce qui concerne les revendications, il s’agit de se pencher sur le travail de cadrage ou “framing” réalisé par les activistes d’un mouve­ment, pour formuler leurs demandes dans un lan­gage porteur et efficace, capable à la fois d’attirer de nouveaux membres et de convaincre. [2]


Encadré 1

C’est quoi l’approche basée sur les droits humains ?

L’approche basée sur les droits humains (ABDH) s’est développé dans les années 1990 comme une alternative à l’approche fondée sur les besoins. Elle marque une rupture avec la charité, qui était alors au cœur de l’action des ONG humanitaires ou de développe­ment. L’ABDH voit les communautés affectées comme actrices et détentrices de leurs droits, et non plus comme des bénéficiaires. Elle insiste sur l’obligation - pour les États - de garan­tir les droits et de les mettre en oeuvre. Pour ce faire, elle se base sur 5 principes : la par­ticipation inclusive à la prise de décisions, la non-discrimination, la transparence, l’accès à l’information, et l’obligation de rendre des comptes (accountability). Le cadre internatio­nal des droits humains et ses instruments juridiques sont au cœur de cette approche. Cela passe notamment par une identification des publics vulnérables ou affectés, ainsi qu’une mise en avant des inégalités de genre. L’ABDH s’appuie sur des notions déjà prônées dans le monde du développement comme celles d’empowerment, d’agency ou de participation. La pauvreté est définie, dans les grandes lignes, comme une violation des droits de la per­sonne. Et il appartient aux pauvres, c’est-à-dire aux personnes dont les droits sont violés, de les revendiquer. Les gens ne sont plus perçus comme de simples récipiendaires de l’aide ou des personnes dans le besoin (comme dans l’approche par les besoins) mais comme des citoyennes et des citoyens. Des ONG comme Action Aid et Oxfam ont réorganisé leur action autour de ces principes, mais aussi des agences bilatérales de coopération au développe­ment ou des agences des Nations Unies. Cette approche est aussi au cœur de l’approche portée par la Commission européenne dans ses partenariats internationaux ou sa stratégie “Global Gateway”. [3]

Le développement par les droits humains, ça change quoi ?


L’ABDH devrait se traduire par moins d’interventions de type fourniture de “services”, et plus de plaidoyer ou de capacitation. Dans la pratique, c’est moins évident. De nombreuses cri­tiques se sont élevées, pour dire que ce virage visait en réalité le statu quo, mais permet­tait aux ONG concernées de se parer du joli vernis des droits humains. Les limites de cette approche sont évidentes. Elle nécessite un recours accru aux avocat·e·s et juristes, et rend centrale la question de l’accès à la justice. Alors que l’on sait difficile, voire inexistant, pour de nombreux·ses pauvres vivant dans les pays du Sud. Elle utilise les États du Sud (et leurs institutions) comme pivots du développement. Même si ces États sont autoritaires et répres­sifs, ou ont les mains liées par des conditionnalités multiples. Et surtout, elle ne touche pas à la question de la responsabilité des États du Nord ou des acteur·ice·s internationaux. Les ONG du mouvement des droits humains comme Amnesty International, Human Rights Watch ou FIAN International s’écartent de cette approche, en insistant sur les responsabilités des entreprises ou sur les obligations extraterritoriales des États, et en dénonçant le capita­lisme et le colonialisme.


Les droits humains sont-ils utiles pour les mouvements sociaux ?

Les droits humains sont incontournables pour beaucoup de mouvements car ni les acteur·ice·s étatiques, ni les acteur·ice·s privés, n’aiment être accusés de violations des droits humains. Pointer du doigt, dénoncer des violations, c’est une arme puissante car ces droits ont été codi­fiés par l’ordre multilatéral qui a dominé depuis la sortie de la guerre froide. Le discours des droits humains va alors soutenir un travail de cadrage efficace, en apportant de la légitimité et une portée universelle aux revendications d’un mouvement. C’est là toute sa puissance. Pour un mouvement, les avantages de formuler des demandes en termes de droits incluent : une visibilité médiatique accrue, liée au fait que les droits humains sont une référence morale solide, un renforcement de la légitimité et un mise en coalition, facilitée par un ancrage commun dans un même discours, celui des droits humains. Le Forum Nyéléni de 2025, qui rassemble des acti­vistes de tous les continents, pose ainsi la ques­tion de savoir si les droits humains peuvent être cet axe autour duquel s’organise la fameuse convergence des luttes pour la souveraineté ali­mentaire, dans une perspective intersectorielle et inter-sectionnelle. Ou si les droits humains occuperont une place moins centrale ou expli­cite dans les luttes.

Quelles sont les limites de l’approche par les droits humains pour les mouvements ?

Le risque avec cette approche, c’est de mettre l’accent sur les aspects techniques ou cosmé­tiques des droits humains. Cela peut déplacer la lutte vers des enceintes juridiques et mener à une dépendance envers un petit groupe d’ex­pert·e·s, voire une forme de démobilisation (plus besoin d’aller dans la rue vu qu’on mène une bataille juridique). Dans certains contextes, les droits peuvent aussi être perçus comme impra­ticables, vu l’accent mis sur le rôle de l’Etat, et le nombre d’États faibles ou défaillants. Les droits peuvent encore être rejetés, s’ils sont perçus comme une imposition coloniale ou extérieure. L’enjeu pour les mouvements qui veulent utiliser les droits va donc être de s’emparer de ce dis­cours tout en le contestant. La Via Campesina est un exemple fort d’un mouvement qui est parvenu à formuler des revendications ancrées dans des droits nouveaux, qui répondent aux besoins de la lutte paysanne et ressemblent à la vision du monde portée par ses protago­nistes. Alors que l’on avait toujours analysé l’uti­lisation des droits humains selon une trajectoire top down qui envisageait l’adaptation locale des concepts juridiques globaux (ce que l’anthro­pologue du droit Sally Engle Merry a appellé la « vernacularisation ») [4], les paysannes et paysans ont fait de la “vernacularisation à l’envers” [5]. Ce faisant, ils et elles se sont affirmés comme fai­seurs de droits, agissant à part entière dans la fabrication du droit.

En quoi les droits des paysan·ne·s sont-ils des nouveaux droits ?

Au cœur du projet de souveraineté alimen­taire se trouve un discours fort sur les droits humains : ils doivent être collectifs, multi-cultu­rels, non-étatiques, ce qui en fait un vrai outil de contestation. La Déclaration des droits des paysan·ne·s de 2018 [6] est en ce sens, un texte juridique révolutionnaire, fruit des luttes pay­sannes, qui consacre le droit à la terre, aux semences, à la souveraineté alimentaire comme des droits individuels et collectifs, ancrés dans le droit international et dans les luttes locales. Ces droits revendiqués et formulés par les peuples sont centraux dans la lutte pour des systèmes alimentaires justes et équitables. Les prendre au sérieux, c’est les utiliser comme guide, mais pas de manière dogmatique. En ce sens, les mouve­ments paysans dépassent le cadre parfois étroit de l’approche du développement par les droits (voir encadré 1).

FIAN fête ses 40 ans… en 2026.

Cette grille de lecture est utile pour com­prendre l’onde de choc créée par l’émergence du mouvement pour la souveraineté alimen­taire au milieu des années 1990. Elle a été l’occasion, pour FIAN International de se réin­venter. FIAN a été créée en 1986 sur le modèle d’Amnesty International, afin d’inclure les droits économiques sociaux et culturels dans le man­dat de l’organisation. Pendant longtemps, les modes d’action de FIAN ont été ancrés dans la solidarité internationale mais aussi dans le paradigme impérialiste de l’action humani­taire. [7] Nous utilisions le droit à l’alimentation pour défendre le droit collectif des communau­tés rurales à rester sur leur terre, face aux pro­jets miniers et extractifs, ou à la privatisation des terres. Mais notre siège, notre secrétariat international, nos sources de financement, nos expert·e·s et juristes étaient issu·e·s du Nord Global, et nos missions d’enquête n’échap­paient pas au piège de l’arrogance occiden­tale. L’arrivée de La Via Campesina sur la scène internationale, avec son paradigme alternatif de souveraineté alimentaire et sa revendication de droits nouveaux, a été l’occasion pour FIAN de se repositionner. Nous avons recentré notre travail sur l’appui aux luttes et aux mouvements paysans comme éléments essentiels de notre théorie du changement. Cela implique la mise en réseau, l’apport d’expertise technique, et la facilitation de processus par le biais de métho­dologies horizontales et féministes. Nous nous sommes rapprochés des mouvements paysans pour devenir une ONG alliée (voir encadré 2) et faciliter leur accès auprès des institutions (nationales, régionales et onusiennes).

En parallèle, nous avons initié un travail de réan­crage, dans nos territoires du Nord global, pour construire une solidarité internationale qui soit incarnée dans nos engagements locaux. Nous avons ouvert notre champ d’action à de nou­velles thématiques (digitalisation, crise clima­tique, injustices de genre dans une perspective intersectionnelle) tout en nous affranchissant un peu de notre identité agraire, pour mieux travailler la problématique de la précarité en milieu urbain et la (mal)nutrition, notamment avec le projet de sécurité sociale de l’alimenta­tion. Nous avons aussi développé notre travail en coalition et en réseau. Nous avons ouvert le gigantesque chantier de la décolonisa­tion de nos modes d’organisation, méthodolo­gies et approches. Tout en continuant d’exiger une interprétation progressiste, féministe, des droits humains. Et c’est quand nous avons pu mettre en exergue la dimension extra-territo­riale de certaines violations et la responsabilité des acteur·ice·s privés (en dénonçant les agis­sements d’entreprises basées dans nos pays notamment), que nous avons été les plus effi­caces dans nos actions. Nous ne sommes donc pas un mouvement social mais nous en avons de plus en plus la culture : nos modes d’action sont de plus en plus ancrés dans la désobéis­sance civile, nous soutenons les mouvements pour la souveraineté alimentaire, mais nous sommes aussi des acteur·ice·s politiques à part entière, porteurs de changement social (voir encadré 2).


Encadré 2

Qu’est-ce qu’une ONG alliée ?

Au cours des dernières décennies, de nombreuses ONG (dont FIAN) ont revu leur rôle pour se repo­sitionner en soutien direct aux mouvements. Considérer les mouvements comme les vecteurs les plus efficaces de changement social, fait désormais partie de leur théorie du changement. Les ONG dites “alliées” jouent des rôles cruciaux de soutien, de facilitation, d’appui technique ou logistique dans le mouvement pour la souveraineté alimentaire. Elles peuvent aussi apporter un éclairage cri­tique, par exemple en amenant la perspective des personnes qui pour différentes raisons, ne sont pas organisées ou sont exclues du mouvement ; ou en questionnant, avec bienveillance, certains processus ou certaines décisions qui ne semblent pas congruents avec les objectifs ou valeurs du mouvement. En ce sens, elles sont tour à tour le bâton de marche et le caillou dans la chaussure. Les ONG alliées font partie intégrante du mouvement mais sont considérées comme un secteur (consti­tuency) à part. Elles peuvent être mises à l’écart de certaines discussions, car elles sont considérées comme privilégiées. Certains espaces de discussion - lors de forums internationaux ou dans des espaces de négotiation comme le mécanisme de la société civile CSIPM [8] auprès du Comité pour la sécurité alimentaire de l’ONU - seront réservés uniquement aux membres d’un secteur (mouvement paysan ou travailleur·euse·s agricoles par exemple) pour s’assurer que seuls les “vrais” acteur·ice·s du mouvement soient au cœur des décisions stratégiques et des prises de parole publique.

Mouvement social ou ONG, pourquoi faire la différence ?


La distinction entre un mouvement social et une ONG tient surtout au fait qu’un mouvement réunit des gens qui sont directement affectés par une situation ou une injustice, et qui se mobilisent pour faire entendre leur voix. Ils et elles défendent leurs droits ou leurs intérêts à travers une identité col­lective et une action contestataire. L’ONG au contraire est souvent le fait de personnes engagées autour de valeurs fortes, d’idéaux mais pas directement les plus “affectées”. Mouvements sociaux et ONG puisent donc leur légitimité dans des sources différentes : voix des personnes directement affec­tées (voix du peuple) pour les mouvements, défense de valeurs morales comme les droits humains ou l’environnement pour les ONG. Dans de nombreux mouvements globaux, tels que le mouvement pour la souveraineté alimentaire, cette distinction est importante. Il sera jugé plus légitime de donner la parole à un·e paysan·ne ou à une femme autochtone qu’à un·e représentant·e salarié·e d’une ONG. Cependant, cette distinction n’est pas toujours facile à établir et peut mener à des frictions. Certaines ONG peuvent être très ancrées dans les mobilisations locales, tandis que des mouvements peuvent s’inscrire dans une trajectoire de professionnalisation qui les éloigne de cette base. Ils peuvent dispo­ser de financements importants, d’un secrétariat bien organisé, et leurs représentant·es peuvent se trouver capté·es par des réunions internationales ou du plaidoyer, perdant ainsi en légitimité. Au-delà des tensions, c’est surtout la complémentarité des interactions qu’il faut souligner. Nombreuses sont les situations, où une juste collaboration au sein d’alliances respectant le rôle de chacun, a permis d’avoir un impact important, au niveau du plaidoyer notamment. La Déclaration des droits de pay­san·ne·s et autres personnes travaillant en milieu rural en est la meilleure illustration.


Quel futur pour les droits humains ?

Dans un contexte géopolitique ultra-mouvant, le régime des droits humains se trouve aujourd’hui questionné dans ses fondations : son rapport aux institutions onusiennes. Les deux dernières décennies ont vu les mouvements sociaux, aux côtés des ONG, investir une énergie considé­rable dans des processus de gouvernance glo­bale traitant de la sécurité alimentaire, mais aussi de la biodiversité et du changement clima­tique. Qu’avons-nous obtenu ? Appris ? Quelles alliances avons-nous forgées ? Quelles lignes avons-nous fait bouger ? Faut-il continuer à participer et faire entendre nos voix dans ces enceintes internationales ? À y porter la voix des droits humains face à l’hypocrisie des États occi­dentaux, dans leur application et leur utilisation impérialiste de ce discours ? Les coupes dras­tiques dans les financements de l’aide huma­nitaire américaine ont créé une onde de choc. Certain·es y voient l’occasion de faire émer­ger des alternatives locales, agroécologiques [9], notamment en Afrique où la dépendance à l’aide reste forte. Ou en appellent à des financements accrus pour la protection sociale. [10] Mais réussi­rons-nous à construire un ordre global décolo­nial, plus juste, plus horizontal ?

Les propositions de la réforme UN80 [11], qui pro­posent de consolider le système onusien pour le rendre plus efficace et moins coûteux, sont insuffisantes. Il importera aux mouvements de réfléchir au type d’ordre mondial alternatif : com­ment promouvoir un multilatéralisme participa­tif [12], horizontal, qui soit une vraie alternative à l’impérialisme masculiniste, guerrier et défen­sif qui nous assaille au quotidien ? On observe la montée d’un discours décomplexé sur l’aide “transactionnelle”, notamment dans le cadre de la stratégie européenne Global Gateway. [13] Aide contre contrôle migratoire, aide contre gestion des conflits, aide contre minéraux cri­tiques et transition verte. Aucune réparation pour les dommages causés par la colonisa­tion ou d’annulation effective de la dette exté­rieure illégitime des pays colonisés. Quels droits porter et proposer dans ce contexte ? Le glis­sement vers des droits humains, eux aussi, tran­sactionnels se fait déjà sentir : droits humains et égalité des genres (Françoise Vergès parle de féminisme civilisationnel au service du pro­jet colonial) [14] sont utilisés par la Commission européenne comme moyen d’accéder aux terri­toires des peuples autochtones, riches en biodi­versité et en ressources stratégiques. Les droits humains sont dangereux quand ils sont utilisés pour légitimer le complexe capitaliste extracti­viste au pouvoir.

Il faut replacer les droits humains au cœur d’une réflexion forte sur un autre système économique, une autre relation à la nature, au vivant, au temps et à nous-mêmes.

À nous de continuer à faire des droits humains des outils émancipateurs, ancrés dans une conviction anti-coloniale, féministe, anti-capi­taliste et au service des mouvements sociaux. C’est autour de la terre que se joueront, plus que jamais, les luttes de demain. Droit à la terre [15], droits collectifs au territoire et à l’autodétermina­tion, droit à dire non, restent des outils de lutte puissants. Mais des convergences fortes restent à construire. Les approches basées sur les droits de la nature sont prometteuses car elles sont moins anthropocentriques, et replacent la par­ticipation citoyenne au centre, par exemple en instituant des comités citoyens comme repré­sentants d’une rivière [16]. Les communs, l’éco­nomie sociale et solidaire, l’économie du care offrent aussi des alternatives porteuses à notre économie de marché destructrice. Il faut repla­cer les droits humains au cœur d’une réflexion forte sur un autre système économique, une autre relation à la nature, au vivant, au temps et à nous-mêmes. Ne pas détacher les droits humains d’une prise en compte sérieuse de nos obligations face à la terre qui nous fait vivre, à l’instar des peuples autochtones.

Quel rôle pour la recherche ?

Face à ces enjeux, je tente encore et toujours, en tant que chercheuse militante, de produire des savoirs qui contribuent au changement social, et soient directement utiles aux luttes. Cela suppose la construction d’un ancrage auprès d’un mouvement ou groupe margina­lisé ; la co-production des connaissances par des méthodes de recherche horizontales ; et l’alimentation bienveillante de la réflexion stra­tégique des mouvements dans lesquels je m’in­sère. Faire de la recherche solidaire est avant tout un engagement relationnel : prendre des notes, traduire, faciliter, protester, porter une critique constructive, aider à organiser… jusqu’à ranger les chaises ou « faire la vaisselle ». Cette diversité d’actions rappelle que la frontière entre « penseuse » et « actrice » est souvent illusoire ou mal comprise. [17] L’essentiel est ailleurs : il s’agit d’orienter des ressources (argent, temps, sou­tien) vers les luttes qui en ont besoin, et de nour­rir l’inspiration mutuelle entre savoirs et actions, entre spiritualité [18] et activisme. À l’heure où crises climatique, alimentaire et sociale s’en­trelacent, où les génocides tuent, la coopéra­tion entre chercheurs et chercheuses, activistes et communautés locales est plus cruciale que jamais. Ensemble, nous pouvons inventer de nouvelles manières de défendre et de renforcer les droits humains, depuis la base.


Le contenu de cette publication peut être cité ou reproduit, à condition que la source de l’information soit mentionnée. L’éditeur aimerait recevoir une copie du document dans lequel ce contenu est utilisé ou cité. Citation recommandée : FIAN Belgium. 2025. « Graines de résistance. Quand les mouvement sociaux luttent pour la souveraineté alimentaire. », Bruxelles.

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