Beet The System ! 2023

PHILIPPINES : Des communautés paysannes et mouvements sociaux criminalisés

Clarisa Ramos & Isidro Genol Jr

Cet article est publié en avant première à l’occasion de la commémoration de l’assassinat de Ben Ramos le 6 novembre 2018 (voir le communiqué de presse de l’action)

*Read the original version of this article in English*

Dans un pays fortement dépendant de l’agriculture, les paysans et paysannes jouent un rôle crucial dans l’économie. Cependant, il est extrêmement décourageant de constater que ce secteur est l’un des plus exploités de notre société et que les travailleur·euse·s agricoles sont constamment harcelé·e·s et terrorisé·e·s par les forces de l’ordre. Les dirigeant·e·s paysan·ne·s et les défenseur·euse·s des droits humains luttent sans relâche pour le droit à la terre, pour l’accès aux ressources et aux moyens de subsistance mais font face à des menaces, à des arrestations illégales, voire à des exécutions extrajudiciaires perpétrées par les forces de sécurité de l’État. Les personnes tuées, défendent leurs fermes et leurs terres ancestrales contre l’accaparement des terres par de grandes sociétés minières ou de l’agrobusiness. Celles et ceux qui sont tué·e·s s’opposent à la militarisation excessive et aux violations des droits humains dans les zones rurales.

Nous sommes des êtres humains, respectez nos droits

La section 15 de la Constitution de la République des Philippines stipule : « l’État respecte le rôle des organisations populaires indépendantes afi n de permettre au peuple de poursuivre et de protéger, dans le cadre démocratique, ses intérêts légitimes et aspirations collectives par des moyens pacifi ques et légaux ».
Malheureusement, les libertés civiles et politiques des défenseur·euse·s des droits humains et de leurs organisations aux Philippines sont constamment menacées.

Cette situation se manifeste à travers les exécutions extrajudiciaires, la militarisation des communautés rurales et indigènes, la censure de la presse, ainsi qu’une participation politique limitée. Ces problèmes ont engendré de nombreux cas de violations des droits humains depuis le régime de Duterte et ils perdurent sous le gouvernement actuel. Tout comme ses prédécesseurs, le président Ferdinand Marcos Jr. maintient ouvertement l’impunité sous sa supervision, permettant aux auteurs de ces crimes d’éviter toute sanction.

« 60 victimes d’exécutions extrajudiciaires ont été recensées depuis l’arrivée au pouvoir de Marcos Jr. »

Les cas et le nombre de victimes de violations des droits humains devraient malheureusement encore augmenter avec l’approbation récente par le président Marcos Jr. du Plan National de Sécurité (PNS) 2023-2028. Ce plan suscite des préoccupations parmi les défenseur·euse·s des droits humains, car il intensifi era les attaques contre les organisations de la société civile et les mouvements populaires, mettant ainsi leur vie et leur sécurité en danger. Le PNS risque intrinsèquement de restreindre la liberté du peuple philippin de défendre et de promouvoir ses droits civils et politiques.

[Les agriculteurs et agricultrices nourrissent ceux et celles qui les tuent

Les agriculteur·rice·s eff ectuent un travail harassant, labourant des terres qui ne leur appartiennent pas et parvenant à peine à nourrir leur famille. Les terres sont généralement possédées par quelques élites foncières qui détiennent le pouvoir économique et politique dans les localités. Les agriculteur·rice·s et associations militent contre l’accaparement des terres et sont constamment harcelés par les forces de sécurité de l’État.

L’armée menace et tue les dirigeant·e·s paysan·ne·s et les membres des organisations populaires qui défendent leur droit à cultiver les terres et luttent pour leurs droits fondamentaux. Fin juin 2023, le groupe de défense des droits humains Karapatan, a recensé 60 victimes d’exécutions extrajudiciaires depuis l’arrivée au pouvoir de Marcos Jr., en juillet 2022, dont 20 provenant de l’île de Negros. La plupart sur base d’accusations infondées de lien le Parti communiste des Philippines (CPP) et la Nouvelle Armée du Peuple (NPA) ont été tué·e·s lors d’aff rontements avec l’armée.

Le 6 octobre 2022, après un affrontement entre la Nouvelle Armée du Peuple et les forces militaires, plusieurs communautés agricoles ont été placées sous contrôle. Après cet aff rontement, l’armée philippine a continué de tirer de manière indiscriminée à l’aide de canons et d’une mitrailleuse montée sur hélicoptère sur les villages ruraux, sur les zones de production et les zones forestières environnantes. En conséquence, environ 15.024 personnes, soit environ 3.543 familles, ont dû être évacuées de force et ont souff ert de la faim, de la soif et du manque de logement dans des centres d’évacuation surpeuplés.

En mai 2023, à Kabankalan City, le sergent Demateo de l’Armée philippine a convoqué cinq organisations agricoles dans leur barangay (communauté). Les membres de ces organisations ont été forcés de déclarer qu’ils·elles n’étaient plus affi l ié·e·s au CPP-NPA, laissant ainsi supposer une connexion avec ce groupe armé.

De plus, on les a contraint·e·s à signer une résolution condamnant le CPP-NPA et ses organisations présumées. Les dirigeant·e·s de ces associations agricoles ont même été menacé·e·s d’arrestation si ils·elles continuaient de militer et d’organiser des actions de masse, sous prétexte que ces activités sont considérées comme des actes de terrorisme. Cette déclaration représente une violation fl agrante de la liberté d’expression.

De même, dans quatre villages de la municipalité de Cauayan, six organisations populaires ont fait l’objet de harcèlement, d’intimidation et ont été accusées de sympathie envers les communistes par les troupes militaires. Les membres de ces associations ont également été contraints de signer des « formulaires de reddition ».
Les agences de renseignement gouvernementales et la Force Opérationnelle pour Mettre Fin au Confl it Armé Communiste aux Philippines (NTF-ELCAC) ont profilé et surveillé les dirigeant·e·s et les membres de ces organisations populaires lors de leurs assemblées et les ont incité·e·s à se désaffi lier, en violation flagrante du droit constitutionnel de liberté d’association et de réunion pacifique.

Le 14 juin 2023, des hommes armés soupçonnés d’appartenir à l’armée philippine, déployés dans les barangays de Kabankalan et dans la ville d’Himamaylan, province de Negros Occidental, ont assassiné de sang-froid la famille Fausto. Roly et Emelda Fausto (52 et 50 ans), et leurs enfants Ben et Raven (14 et 11 ans), ont été abattus à bout portant. Avant leur assassinat, les parents Fausto avaient constamment été accusés de sympathie envers les communistes et avaient été soumis à des épisodes de torture physique et mentale, à de graves coercitions, ainsi qu’à des perquisitions illégales.

Nos vies sont en jeu

Le « Paghidaet Sa Kauswagan » Development Group, Inc. (PDG) est une organisation non gouvernementale enregistrée auprès de la Commission de sécurité et des échanges (SEC). Depuis sa création en 1987, cette organisation a joué un rôle signifi catif dans la création de communautés autonomes et autosu ffi santes, engagées activement dans la défense de la réforme agraire et la promotion d’écosystèmes résistants aux changements climatiques. Les communautés partenaires de PDG sont également enregistrées légalement et participent activement aux programmes de développement local au sein de leurs unités de gouvernement local (LGU) respectives.

Pourtant, malgré sa reconnaissance et son accréditation par le gouvernement, PDG et ses communautés partenaires sont étiquetés et accusés d’être des « organisations de façade communistes (CFO) » par le NTF-ELCAC. Début 2018, une bannière contenant les photos de plusieurs personnes identifi ées comme membres du groupe terroriste communiste (CTG) a été a ffi chée dans la région de la ville de Moises Padilla. Cette bannière incluait notamment une photo d’Atty Benjamin Ramos Jr., alors directeur exécutif de PDG, et de sa femme Clarisa Ramos. Le 6 novembre 2018, un homme armé à moto a assassiné Atty Ramos et, jusqu’à présent, aucune arrestation n’a été effectuée.

Deux des personnes visées par les mêmes calomnies ont également perdu la vie – Bernardino « Toto » Patigas le 22 avril 2019 et Zara Alvarez le 17 août 2020. Les employé·e·s de PDG font face à des diff amations continues, à une surveillance constante et à des pressions non dissimulées. Les membres de l’unité de renseignement des forces de l’État menacent régulièrement les employé·e·s de PDG et leurs familles, les mettant en danger d’arrestations ou d’assassinats lors d’éventuelles descentes s’ils ne coopèrent pas.

Briser les chaînes des oppressions et des attaques

Depuis des décennies, PDG adopte une vision progressiste de la société et lutte pour les secteurs de base [1]. L’organisation confi rme l’analyse selon laquelle l’économie philippine est essentiellement agraire, arriérée, orientée vers l’exportation, dépendante des importations et confrontée à une crise constante. La pauvreté, la discrimination et la répression politique sont exacerbées par des politiques et programmes gouvernementaux anti-démocratiques allant à l’encontre du peuple et de l’intérêt national. Cette situation est particulièrement visible dans les zones rurales et est aggravée par la négligence du gouvernement et les guerres en cours. Dans ce contexte, l’existence même de PDG et de ses communautés partenaires est continuellement menacée. Les membres de PDG sont facilement catégorisés comme des suspects potentiels, individuellement ou collectivement et sont régulièrement confrontés au harcèlement et aux attaques.

Pourtant, ils·elles poursuivent leur mission visant à construire et renforcer l’infl uence des secteurs de base. « Nous collaborons avec 34 organisations d’agriculteurs et d’agricultrices, ainsi que de pêcheurs et de pêcheuses, situées dans le centre et le sud du Negros Occidental. Nous formons des organisateurs et des organisatrices communautaires locaux pour les aider à établir de nouvelles communautés. Nous offrons des formations visant à renforcer les compétences des femmes dans la gestion des organisations, dans la production alimentaire et dans leur participation aux mobilisations communautaires. Nous soutenons les jeunes dans l’acquisition de compétences en plaidoyer et facilitons leur implication dans des projets agroécologiques. », expliquent les auteur·rices.

« De cette situation d’oppression et d’exploitation, un besoin d’ « autonomie » naît au plus profond de nous-mêmes. C’est un principe fondamental des organisations populaires qui cherchent à mobiliser leurs forces et leurs luttes communes afi n d’atteindre la libération. Le peuple est le véritable acteur de l’Histoire et il doit compter sur lui-même pour sa libération sociale.

En accord avec le principe d’autonomie, PDG a joué un rôle central dans la fondation d’une entreprise alternative, Kalibutan Society, qui appuie économiquement les communautés partenaires de l’organisation. Cette société aide les organisations populaires dans leur gestion afi n de leur assurer la juste rémunération de leurs produits et de générer des revenus en vue d’améliorer les conditions économiques des ménages.

De plus, elle offre un soutien technique aux organisations populaires en matière d’agriculture durable, de gestion fi nancière et de gestion de projets communautaires dans 16 communautés partenaires.

« La terre aux cultivateurs » est le cri de ralliement des secteurs opprimés et exploités de la société. PDG a répondu à cet appel en s’engageant pleinement à l’organisation, l’éducation, la mobilisation et l’expansion des secteurs de base. L’organisation a fourni des conseils et une orientation stratégique aux principales structures de campagne telles que le « Mouvement du 21 septembre », « Défendre le patrimoine du Sud de Negros » et l’« Alliance des travailleurs de la canne à sucre ». PDG continue également de fournir des services juridiques et parajuridiques aux organisations paysannes qui en ont le plus besoin. Elle facilite ainsi la mise en place de services de soutien pour les luttes locales de masse et les questions liées aux secteurs de base.

Nous ne céderons pas, car ensemble nous détenons le pouvoir

Malgré le nombre de violations des droits humains, les défenseurs et défenseuses des droits humains et de la souveraineté alimentaire ne cèdent pas à la peur. Comme de nombreux mouvements sociaux aux Philippines, PDG et ses communautés partenaires, qui défendent activement les droits et la protection sociale de la population, continueront de lutter contre un gouvernement fasciste.

Dans ce contexte extrêmement hostile, nous continuerons de nous battre contre les tentatives visant à restreindre l’espace démocratique, en nous engageant auprès des responsables pour qu’ils·elles rendent des comptes, réforment les politiques et promeuvent les droits des communautés.

Nous persévérerons dans la dénonciation des atrocités commises par les forces de l’État et nous appelons le public à se joindre à nous pour demander l’abrogation de la Loi antiterroriste de 2020.

« Nous continuerons de lutter contre un gouvernement fasciste, de nous battre contre les tentatives visant à restreindre l’espace démocratique et de dénoncer les atrocités commises par les forces de l’État »

Nous demandons à la communauté internationale de continuer à soutenir la lutte aux Philippines en faveur de la justice, des droits humains et de la paix. De même, nous demandons à la communauté internationale de maintenir son soutien à PDG et à ses communautés partenaires afin que nous puissions continuer à servir le peuple dans notre quête incessante de paix et de développement.

Nous savons que le chemin à parcourir sera long et diffi cile, que la lutte pour la justice et la paix sera ardue, mais grâce à notre pouvoir collectif et au soutien inébranlable de la communauté internationale, nous réussirons. Il est indéniable que le peuple philippin sera bientôt libéré et réclamera la dignité humaine et la liberté qui lui ont été longtemps refusées par un gouvernement censé être au service de son peuple.

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Cet article fait partie du Beet The System ! 2023 "Defend The Defenders :Stop à la criminalisation des défenseur·euse·s du droit à l’alimentation". Cliquez ici pour télécharger la publication]


Notes

[1Les secteurs de base sont compris comme les secteurs défavorisés et/ou marginalisés de la société philippine : les agriculteur·rice·s et travailleur·euse·s agricoles, les pêcheur·euse·s, les communautés autochtones, les personnes précaires vivant en ville et les travailleur·euse·s du secteur informel.