Décryptage: Quelle stratégie pour le cabinet Prévôt sur la souveraineté alimentaire ?
Ce mercredi 4 février, le Ministre des Affaires Étrangères et de la Coopération présentait au Parlement sa note de politique générale. Celle-ci vise à définir les orientations pour les prochaines années de son mandat. À l’heure où le multilatéralisme est fragilisé et le droit international piétiné, FIAN est attentive aux changements de direction annoncés et s’inquiète pour leurs conséquences sur le droit à l’alimentation.
Sur fond de coupures budgétaires à hauteur de 25 % dans la coopération au développement, contrastés par des investissements plus élevés dans la défense ; de choix marqué pour une diplomatie économique de « partenariats mutuellement bénéfiques » ou nous devrions être « décomplexés dans la défense de nos propres intérêts » ; une phrase du discours du Ministre interpelle particulièrement FIAN. Avec son plan d’action, celui-ci déclare souhaiter « Éviter de sacrifier la seule souveraineté dont l’Europe peut se faire valoir, la souveraineté alimentaire. »
Cet objectif est louable, mais il faudrait d’abord pouvoir porter un regard clair sur les enjeux des systèmes alimentaires : aujourd’hui, il y a un chemin à faire pour réaliser la souveraineté alimentaire en Belgique et dans les pays partenaires. Pourtant, c’est effectivement une condition indispensable pour garantir les Biens Publics Mondiaux.
Peut-on parler de souveraineté alimentaire en Europe ?
Rendons d’abord aux mots leur sens propre. La « souveraineté alimentaire » est un terme qui a été popularisé par La Via Campesina, le plus grand mouvement paysan au monde, dès 1996. Il désigne « le droit des peuples à une alimentation saine, dans le respect des cultures, produite à l’aide de méthodes durables et respectueuses de l’environnement, ainsi que leur droit à définir leurs propres systèmes alimentaires et agricoles. » Il s’agit essentiellement d’une critique au régime actuel dominé par le marché mondialisé et le subventionnement de l’agro-industrie, caractérisé par d’importantes dépendances et inégalités d’accès à une alimentation de qualité.
En Europe, nous somme encore loin de cet horizon. Contrairement à une idée reçue, l’Europe ne nourrit pas le monde et n’est actuellement pas en mesure d’assurer sa souveraineté alimentaire. Malgré une balance commerciale agricole positive, grâce à des exportations de produits tels que les vins et spiritueux, fromages, produits transformés, tabac, etc. ; l’Europe est une importatrice nette de nutriments. Elle importe 11% des calories et 26% des protéines qu’elle consomme (IDDRI, 2021).
De plus, alors que l’UE occupe la première place dans le commerce agricole mondial, ce commerce agricole s’accompagne d’impacts sociaux et environnementaux importants. D’un côté, les exportations à bas prix de produits excédentaires (viande, lait) menacent la survie des producteur·rice·s dans les pays du Sud global. De l’autre, la dépendance aux importations de certaines matières agro-industrielles (soja, huile de palme, etc.) est liée à des cas graves d’accaparements de terre, de pollution, et de violations des droits humains des communautés locales. Enfin, la domination du marché par de grands groupe agro-industriels étouffe en Europe la possibilité d’une agriculture diversifiée et saine destinée à une consommation locale, car la production est orientée vers certains produits lucratifs et dépend d’intrants chimiques néfastes (FIAN, 2023). A ceci s’ajoute l’impact sur le climat : plus d’un tiers des émissions de GES en Europe sont issues de l’agro-alimentaire (FAO, 2023).
La Belgique non plus n’est pas autonome pour son alimentation : elle importe une grande partie de ses denrées alimentaires de base, notamment les fruits et légumes, les céréales panifiables, les huiles végétales, l’alimentation animale, etc. (pour la Wallonie, Canopea-UCL 2021). Et une grande partie de notre production agricole est utilisée pour l’alimentation animale ou pour des usages non-nourriciers (agrocarburants, biométhanisation, matériaux « biosourcés », etc.). Des risques important pèsent donc sur notre système alimentaire, notamment dus au changement climatique et à l’instabilité géopolitique.
Cela, sans encore parler des inégalités d’accès à une alimentation de qualité. Alors qu’au niveau mondial nous sommes en surproduction nette, au moins un tiers de la nourriture produite est gaspillée (UNEP, 2024) et 2,3 milliards de personnes dans le monde souffrent de malnutrition modérée à aigue (FAO, 2024). En Belgique, la campagne #FrigoVide dénonce l’explosion de la précarité alimentaire dues aux réformes de l’Arizona (FDSS, 2026). Nous ne pouvons pas dire que le système alimentaire soit aux mains des mangeur·euse·s, quand tant de personnes en sont exclues.
Oeuvrer vers la souveraineté alimentaire
Loin de sacrifier la souveraineté alimentaire, il s’agirait donc plutôt d’œuvrer à sa réalisation, en Belgique et dans les pays avec lesquels elle coopère, pour agir à la fois sur les trois objectifs clés du cabinet Prévôt : climat, santé, stabilité. En commençant par agir pour sauver l’agriculture paysanne, décarboniser rapidement la production et régénerer les écosystèmes qui ont été mis à mal par un siècle d’industrialisation agricole, on agit ainsi sur les autres dimensions.
Mais au vu du tournant qui s’amorce vers une approche transactionnelle dans la coopération, FIAN Belgium rappelle qu’il est primordial d’ancrer ces politiques dans le respect du droit international et des droits humains. Faisant écho aux mises en garde du Conseil consultatif sur la cohérence des politiques en faveur du développement (CCPD, 2025), nous continuerons de porter la voix des mouvements paysans, ainsi que d’experts comme les Rapporteurs spéciaux sur le droit à l’alimentation, pour affirmer que la manière la plus efficace d’agir sur les systèmes alimentaires est de soutenir la transition agroécologique et d’encadrer un commerce plus juste.
La souveraineté alimentaire est un objectif qui s’inscrit profondément dans la justice sociale et environnementale. Que fera le cabinet Prévôt pour s’en saisir ?
Retrouvez de nombreuses recommandations de FIAN et de ses alliés :
- Memorandum FIAN (FIAN, 2023)
- Watch 2025 : Transformer l’économie mondiale pour garantir le droit à l’alimentation pour toutes et tous (Global Network for the Right To Food and Nutrition, 2025).
- Cohérence des politiques pour des systèmes alimentaires durables (Coalition Contre la Faim, 2023).
- Policy Brief : Human Rights must be placed at the heart of food systems transformation (FIAN Europe, 2023).
- Alternatives Sud : Un système alimentaire à transformer (FIAN & CETRI, 2021).