Beet the system ! 2018 #Smartfarming

L’agriculture intelligente face au climat (Climate-Smart Agriculture)

Comment l’industrie agro-alimentaire renforce sa position en promouvant de fausses solutions

Aujourd’hui, la production alimentaire mondiale est mise en danger à cause du réchauffement climatique, ce dernier menaçant la famine d’augmenter davantage. En parallèle, le système alimentaire et agro-industriel qui domine actuellement est responsable d’une importante émission de gaz à effet de serre. Une transformation du système alimentaire est indispensable. D’une part, afin d’aider à éradiquer la faim dans le monde et afin de rendre les producteur·rice·s alimentaires résistant·e·s. Et d’autre part, pour contrer l’impact de l’agriculture sur le climat. En raison des intérêts différents des parties, les avis divergent fondamentalement quant au contenu de cette transformation et à sa mise en application.

Par Hanne Flachet, Hanne Flachet, chargée de recherche et plaidoyer chez FIAN Belgium


Introduction

D’un côté du débat, nous retrouvons les défenseur·euse·s du modèle agroécologique, soutenu par des mouvements d’agriculteurs et agricultrices, des mouvements sociaux, des chercheur·euse·s et des ONGs. L’agroécologie est un concept qui ne cesse de se développer et qui fait référence à la fois à des connaissances scientifiques, à un ensemble de techniques et pratiques agricoles, ainsi qu’à un mouvement social. Dans ce modèle, on accorde une importance particulière à la production alimentaire durable, locale, autonome et sociale dans le respect des droits, besoins et connaissances des personnes qui produisent les aliments.

De l’autre côté nous retrouvons le modèle agro-industriel axé sur la mécanisation, l’augmentation de la productivité et l’efficacité. Ce modèle est extrêmement dépendant de monocultures intensives, d’intrants chimiques externes et de lourds investissements, et mène à une croissance et une concentration du pouvoir au sein du système alimentaire. Dans ce modèle, les solutions proposées pour contrer le changement climatique visent principalement à ac-croître la production par hectare. Pour ce faire, certains estiment nécessaire d’utiliser des techniques telles que la création d’OGM et l’agriculture de pré-cision. C’est donc la technologie, et non un changement systémique, qui est proposé comme la solution au prob-lème climatique et alimentaire. Ces deux modèles ne peuvent coexister, puisque l’agriculture agroindustrielle avale de plus en plus de terres et de ressources naturelles au détriment d’autres pratiques agricoles.

Aujourd’hui, la chaîne alimentaire industrielle utilise 75% des matières premières agricoles alors qu’elle ne nourrit que 30% de la population mondiale [1].

En d’autres termes, notre système alimentaire et agricole est à la croisée des chemins : perpétuer un business « optimisé » qui anéantit la production de nourriture locale ainsi que le climat, ou bien transformer radicalement le système agricole afin de faire face aux défis actuels.

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L’émergence de l’agriculture intelligente face au climat en tant que nouveau paradigme

La solution qui a été mise en avant par les institutions internationales il y a une dizaine d’années souhaitait intégrer les différents modèles. En 2010, la FAO présente l’Agriculture Intelligente face au Climat (AIC, de l’anglais Climate-Smart Agriculture, CSA), une approche qui se veut avantageuse pour tous et a pour but d’assurer une production alimentaire durable face au changement climatique. L’AIC vise à traiter trois objectifs principaux  : l’atténuation (réduction des émissions de gaz à effet de serre), l’adaptation (renforcement de la résilience face aux impacts des changements climatiques) et l’augmentation durable de la productivité et des revenus agricoles afin d’établir une sécurité alimentaire et un développement.

L’AIC est présentée comme le modèle idéal qui rassemble les différents acteurs autour d’un objectif commun et qui, de cette manière, met en marche l’incontournable transition. L’AIC est soutenue par de grands acteurs institutionnels tels que l’ONU, la FAO ou la Banque mondiale, mais aussi par des institutions de recherche agricole comme le Groupe consultatif pour la recherche agricole internationale (Consultative Group for International Agricultural Research, CGIAR).

L’AIC fait partie des politiques alimentaires et agricoles et de la stratégie de développement de divers gouvernements nationaux dont la Belgique [2]. Des donneurs comme GIZ et la Banque mondiale ont intégré l’AIC dans leurs stratégies de sécurité alimentaire et de réduction d’émissions de gaz à effet de serre [3]. Ce paradigme est donc très ancré dans l’Union européenne.

Le modèle de l’AIC empêche le changement radical

L’AIC est un concept plutôt vague dans lequel un large éventail de pratiques et techniques est possible et qui varient en termes d’échelle, de résultat et d’objectif. Toute pratique qui contribue à satisfaire les objectifs poursuivis peut relever du dénominateur AIC : des petites initiatives en faveur de l’agroforesterie suivant les grands principes de l’agroécologie aux monocultures de colza à échelle industrielle, réalisées au moyen d’interventions mécanisées sans labour [4], dépendantes de cultures d’OGM et qui font grandement usage d’herbicides au glyphosate [5].

L’AIC ne parvient ni à toucher aux fondements du système alimentaire mondial actuel ni à modifier les relations de pouvoir existantes. En admettant et en promouvant des pratiques issues des différents modèles agricoles, l’AIC dissimule le conflit qui existe entre ces modèles. Le résultat : un business « optimisé » qui continue comme si de rien n’était. Il n’est pas surprenant que l’AIC soit soutenue par l’industrie agroalimentaire. En effet, derrière la bannière de l’AIC, l’agroindustrie renforce sa position. Les critiques de l’AIC ne se sont donc pas fait attendre.

En 2015, à l’occasion de la COP21, une coalition mondiale de plus de 350 mouvements d’agriculteurs, mouvements sociaux et organisations de la société civile a formulé une critique sous le titre suivant : « Don’t be fooled ! Civil society says NO to “Climate-Smart Agriculture” and urges decisionmakers to support agroecology » [6]. Leur avertissement est clair : l’AIC compromet la transformation radicale et le développement des pratiques agroécologiques.

Comment se fait-il qu’une approche faite des meilleures intentions en réponse à un réel problème devienne celle qui maintient l’état actuel des choses au lieu d’enclencher le changement souhaité ? La formulation d’objectifs trop vagues et insuffisants constitue un des problèmes principaux. En outre, il n’a été décidé d’aucun critère définissant les techniques et pratiques qui peuvent ou non être « intelligentes face au climat  ». En second lieu, l’AIC est ouverte à tout type d’acteur. En conséquence, l’AIC reflète les rapports de force inégalitaires qui existent au sein du système alimentaire global. Les acteurs les plus puissants n’ont pas tardé à marquer de leur empreinte cette approche intelligente face au climat.

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1. Objectifs insuffisants et manque de critère

Les objectifs de l’AIC découlent d’une analyse du problème très technique et axée sur le marché. La faim est réduite à un problème de productivité plutôt qu’à un problème d’inégalité et de pauvreté. Aujourd’hui, nous produisons à l’échelle mondiale suffisamment de nourriture pour nourrir la planète entière [7]. Pourtant, des populations souffrent de la faim. Il est donc essentiel de savoir qui produit et contrôle la nourriture, ce qui n’est pas ou trop peu abordé dans le plan de l’AIC.

  • Les techniques mises en avant par l’AIC mènent à une privatisation et concentration des moyens de productions comme la terre, l’eau, les graines, etc., ce qui nuit à la sécurité alimentaire et à la souveraineté alimentaire. La vraie question est la suivante  : que doit produire notre modèle agricole, par qui et pour qui ?
  • Par ailleurs, les objectifs font surtout la part belle à la production qui manque d’une vision plus globale. En insistant sur l’augmentation de la production par hectare, on délaisse les nombreuses et diverses fonctions de l’agriculture telles que le maintien de la biodiversité et la qualité de vie socioéconomique en région rurale [8].
  • On néglige également la qualité nutritionnelle de la production. L’objectif de réduction des émissions de gaz à effet de serre ne prend pas en compte les émissions indirectes (processus de production d’intrants et impact sur la demande du marché).
  • Ensuite, les impacts négatifs des pesticides sur l’environnement (sol, eau, biodiversité) sont totalement ignorés. Quant au renforcement de la résilience, on souligne surtout la résilience de la production et on ne tient pas compte de la résilience de l’agriculteur ou de l’agricultrice par rapport au système économique et écologique qui exige diversité et autonomie.

L’AIC est également critiquée sur la base de son évolution relative [9]. En effet, une technique présentant une moindre émission de gaz à effet de serre, mais qui continue malgré tout à polluer et qui favorise la concentration accrue des sols et la dégradation de la biodiversité peut tout de même se voir attribuer le dénominateur AIC.

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2. Les acteurs dominants déterminent le modèle : l’industrie des engrais prend les décisions

L’Alliance globale pour une agriculture intelligente face au climat (Global Alliance for Climate-Smart Agriculture, GACSA) joue un rôle important au sein des divers acteurs exerçant une influence sur le programme de l’AIC et ses pratiques. Il s’agit d’une plateforme multipartite qui a été lancée en 2014 lors du Sommet mondial sur le climat à New York. Diverses instances de l’ONU, y compris la FAO, soutiennent l’initiative. Elle est ouverte à tout type d’acteur et de secteur, à condition qu’ils adhèrent aux objectifs. Cependant, les acteurs ne sont pas responsables de la réalisation des objectifs. De plus, il n’existe aucun mécanisme capable de compenser les déséquilibres de puissance.

Il n’est donc pas surprenant que l’agro-industrie et, plus spécifiquement, les fabricants d’engrais synthétiques occupent une place de choix au sein de la GACSA, alors que les organisations d’agriculteur·rice·s sont extrêmement sous-représentées [10]. La production d’engrais représente environ 1 à 2% de la consommation énergétique mondiale et 1 à 2% des émissions mondiales de gaz à effet de serre. L’utilisation de ces engrais augmente encore les émissions.

Les engrais sont la principale cause des émissions de gaz à effet de serre dans le secteur agricole. Yara est un bon exemple : il s’agit d’une entreprise détenue à 40% par le gouvernement norvégien et qui domine le marché des engrais azotés. C’est Yara qui coordonne le lobby du développement du gaz de schiste en Europe et qui consomme une grande partie du gaz provenant de la fracturation hydraulique aux États-Unis [11].

Cela soulève de grandes questions sur le fait que les entreprises qui, d’un point de vue économique, dépendent totalement de la production et de la vente d’engrais ont une place dans l’Alliance. Cependant, ce n’est pas un hasard.

L’industrie des engrais faisait déjà pression depuis plusieurs années sur les gouvernements pour mettre en place une plateforme multipartite [12]. Par le biais de la GACSA, l’agro-industrie peut garder une forte emprise sur la politique et le financement des organisations internationales pour l’agriculture et le climat. La menace du réchauffement climatique pour notre production alimentaire est utilisée pour renforcer et accélérer le développement du modèle agricole agro-industriel [13].

La GASCA n’est pas la seule initiative multipartite dans laquelle les entreprises conjointement responsables du problème parviennent à se profiler comme faisant partie de la solution. D’autres exemples bien documentés sont la « SUN Initiative » et «  l’Alliance mondiale pour la sécurité alimentaire et la nutrition » qui a réuni divers acteurs pour trouver une solution à la faim [14] dans le monde et assurer une croissance durable en Afrique [15].

La création d’initiatives multipartites est une stratégie délibérée du secteur privé pour prendre le contrôle des débats qui constituent une menace pour leur survie.

Depuis les années 1990, le nombre de ce type de partenariat est en hausse. Le justificatif utilisé est celui de la nécessité de solutions pragmatiques pour les problèmes complexes et les compromis entre les différents acteurs. Par exemple, les questions politico-économiques telles que le réchauffement climatique, la pauvreté et le développement sont réduites à des problèmes techniques qui peuvent être résolus grâce à une bonne coopération et à un financement suffisant.

Les entreprises font partie de la solution, pas du problème, et le changement structurel continue de manquer à l’appel.

Ce que ces plateformes multipartites ont en commun, c’est qu’elles reposent sur des pratiques volontaires, des objectifs vagues et un manque de transparence et de responsabilité. Ils ne fournissent pas de mécanismes capables de compenser le déséquilibre des forces. L’accent mis sur des solutions pragmatiques et orientées vers l’action laisse peu de place à une analyse approfondie des problèmes.

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3. Une véritable transition doit affecter les relations de pouvoir existantes

Si nous voulons réaliser une véritable transition de notre système agricole et alimentaire, il est essentiel de s’opposer aux solutions contrefaites telles que l’AIC, mais aussi de rester attentif à la possible cooptation par l’agro-industrie de solutions réelles. Le véritable changement ne peut provenir que de pratiques qui brisent les relations de pouvoir existantes. Cela nécessite des objectifs clairs et des critères permettant de vérifier les objectifs.

Les objectifs doivent toucher aux fondements du système actuel, tels que le contrôle de la terre et des autres matières premières, et doivent contribuer à la souveraineté alimentaire. D’autre part, il est nécessaire d’adopter une approche fondée sur les droits humains. Cela signifie que les personnes les plus vulnérables et celles qui seront le plus impactées doivent se trouver au cœur des décisions politiques.

Dans une époque où McDonalds et Carrefour font la promotion de leur propre charte agro-écologique, il est essentiel d’affirmer que ce ne sont pas les multinationales de ce monde, mais bien les milliards d’agriculteurs et d’agricultrices qui produisent 70% de l’alimentation mondiale[[ETC group, 2017, Who will feed us, the peasant food web vs the industrial food chain, https://www.etcgroup.org/sites/www.etcgroup.org/files/files/etc-whowillfeedus-english-webshare.pdf_.pdf] qui peuvent façonner le système agricole alimentaire du futur.

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Notes

[1ETC group, 2017, Who will feed us, the peasant food web vs the industrial food chain, https://www.etcgroup.org/sites/www.etcgroup.org/files/files/etc-whowillfeedus-english-webshare.pdf_.pdf

[22 Coopération belge au développement, 2017, De la subsistance à l’entreprenariat : Note stratégique "Agriculture et Sécurité alimentaire" pour la Coopération au développement https://diplomatie.belgium.be/sites/default/files/downloads/note_strategique_agriculture_et_securite_alimentaire_2017.pdf

[3Action Contre la Faim, 2017, Climate Smart Agriculture : Frame it or leave it !

[4Les pratiques de semis direct ne labourent pas le sol pour retenir l’azote dans le sol. Cependant, ne pas labourer stimule aussi les mauvaises herbes. Par conséquent, cette technique s’accompagne souvent d’une augmentation de l’utilisation d’herbicides à fortes émissions de gaz à effet de serre en raison de la production de ces herbicides. L’impact "indirect" et les conséquences sur l’autonomie et la biodiversité ne sont pas pris en compte dans l’évaluation.

[5Taylor, Marcus, 2018, “What’s Smart About Climate-Smart Agriculture ?” Policy Brief #22. Oakland, CA : Food First/ Institute for Food and Development Policy.

[6Ne soyez pas dupe ! La société civile dit NON à "l’agriculture intelligente sur le climat" et exhorte les décideurs à soutenir l’agroécologie

[7FAO, 2017, The state of Food Security and nutrition in the world.

[8Taylor, Marcus, 2018, « What’s Smart About Climate-smart Agriculture ?” Policy Brief #22. Oakland, CA : Food First/ Institute for Food and Development Policy.

[9Ibid

[10Parmi les 29 fondateurs non gouvernementaux de l’Alliance mondiale pour les CSA, il y avait trois lobbys de l’industrie des engrais, deux des deux plus grands fabricants mondiaux d’engrais et quelques organisations travaillant étroitement avec le secteur des engrais au changement climatique. (GRAIN)

[11Grain, 2015, The Exxons of agriculture

[12Grain, 2015, The Exxons of agriculture

[13Newell and Taylor, 2017, contest-ed landscapes : : the global political economy of climate-smart agriculture, Journal of Peasant Studies

[14Flavio Valente, The corporate capture of food and nutrition gover-nance revisited : a threat to human rights and people sovereignty

[15Action Aid, 2015, New Alliance, New Risk of Land Grabs : Evidence from Malawi, Nigeria, Senegal and Tanzania.